Les États-Unis n'ont-ils vraiment plus besoin du pétrole du Moyen-Orient?

Lors de son discours prononcé ce mercredi suite aux tirs de missiles iranien contre deux bases militaires américaines en Irak, le président Donald Trump en a profité pour défendre son bilan global. Il a déclaré, entre autres, que son pays avait atteint l’indépendance énergétique, soit la faculté pour un pays de produire plus d’énergies primaires (charbon, pétrole, gaz naturel, nucléaire, hydraulique, énergies renouvelables) qu’il n’en consomme.

Cela signifie que les États-Unis produisent assez d’énergie pour s’alimenter énergétiquement et qu’ils ne doivent plus compter sur des exportations de pétrole ou de gaz, par exemple. Cette indépendance énergétique est un des éléments clés dans les questions géostratégiques. Un État qui ne dépend plus des autres pour s’alimenter en pétrole, par exemple, cherchera moins à intervenir dans des régions dont les ressources sont indispensables à son propre développement.

Ne plus dépendre d’autres pays pour s’approvisionner en énergie, c’est confortable. Mais c’est aussi très rentable.

Les États-Unis ont-ils vraiment atteint l’indépendance énergétique?

"Sur les trois dernières années, sous mon leadership, notre économie est plus forte que jamais auparavant. L’Amérique a accompli son indépendance énergétique. Ces accomplissements historiques changent nos priorités stratégiques".

Un message de Trump en réaction à la riposte iranienne à l’assassinat du général iranien Ghassem Soleimani.

Grâce à l’augmentation de la production de pétrole brut et de gaz liquides, les États-Unis ont largement augmenté leur production d’énergies ces dernières années. Depuis 2007, les progrès technologiques et l’utilisation combinée du forage à l’horizontal et de la fracturation hydraulique ont permis d’exploiter ces ressources, donnant naissance à un véritable boom énergétique.

Tout ceci a donc été rendu possible grâce à ce boom du pétrole de schiste américain. Cette évolution majeure a été initiée notamment sous l’administration Obama. Si Donald Trump en prend le crédit aujourd’hui, ce virage dans la politique énergétique étasunienne n’est pas de son initiative.

Pour la première fois depuis 1940, les États-Unis ont exporté plus de pétrole (8,757 millions barils/jour) qu’ils en ont importé (8,668 millions). En 2019, leur production est passée de 11,4 millions de barils par jour à 12,8 aujourd’hui avec une prévision de 13,2 pour 2020. La production de schiste ainsi que les forages en haute mer ont participé à cette évolution.

Cette explosion de la production a significativement réduit la dépendance des États-Unis vis-à-vis du pétrole étranger et en particulier quand on compare la situation actuelle à celle au moment de l’embargo pétrolier arabe des années 1970 qui avait paralysé l’économie américaine.

C’est l’une des principales raisons pour lesquelles les récentes perturbations de l’approvisionnement en pétrole n’ont pas eu d’impact plus spectaculaire ou plus durable sur les prix du pétrole.

"Nous n’avons plus besoin du pétrole du Moyen-Orient"

"Des options au Moyen-Orient sont devenues possibles. Nous sommes maintenant les premiers producteurs mondiaux en pétrole et gaz naturel. Nous sommes indépendants et nous n’avons pas besoin du pétrole du Moyen-Orient", a également précisé Donald Trump.

Il est vrai que les États-Unis sont maintenant le premier producteur mondial de pétrole, devant l’Arabie saoudite et la Russie. La production pétrolière américaine a doublé depuis 2011 pour atteindre près de 13 millions de barils par jour. Et l’Amérique pompe tellement de pétrole qu’elle exporte maintenant 3 millions de barils par jour, explique le journaliste économique de CNN Matt Egan.

D’une manière générale, les prix pétroliers sont devenus moins dépendants de la situation géopolitique au Moyen-Orient. En effet, la révolution américaine du pétrole de schiste a diminué l’importance de cette région. Grâce à la production supplémentaire issue du schiste, impensable il y a dix ans, les États-Unis sont devenus un exportateur net de pétrole, et le premier producteur mondial. Dans la foulée, l’Opep (L’Organisation des pays exportateurs de pétrole) a perdu son pouvoir de fixation des prix. Elle est tout juste capable d’empêcher le baril de descendre sous un certain seuil. Pourtant, les États-Unis sont toujours dépendants du Moyen-Orient, en particulier de l’Arabie saoudite. Et ceci, pour trois raisons :

1. Les risques de pénurie restent critiques pour les USA

"Nous ne sommes pas isolés. Le schiste ce n’est pas Superman", a déclaré Helima Croft, chef mondial de la stratégie des produits de base à RBC Caital Markets à CNN.

Les pannes de production sont un enjeu majeur, où qu’elles se produisent dans le monde. Comme le pétrole est un produit de base négocié à l’échelle mondiale cela signifie qu’une panne d’approvisionnement d’un côté de la planète peut faire grimper les prix de l’autre, comme aux États-Unis.

Aujourd’hui, par exemple, les investisseurs sont en état d’alerte élevé pour toute perturbation dans le détroit d’Ormuz, le point d’étranglement du Moyen-Orient où le pétrole quitte le golfe Persique pour atteindre des clients partout dans le monde.

"La réalité est qu’une perturbation n’importe où produit une flambée des prix partout, y compris ici (aux USA)", a déclaré Bob McNally, président de la société de conseil Rapidan Energy Group.

Rappelons que le prix du brut a bondi de 15% en septembre, la plus forte hausse en dix ans, après qu’une attaque dévastatrice a brièvement fait dérailler la production pétrolière de l’Arabie saoudite. Trump a réagi en promettant d’utiliser la Réserve stratégique de pétrole, le stock de brut d’urgence de l’Amérique, pour "maintenir les marchés bien approvisionnés".

"Si nous n’avions pas besoin de pétrole du Moyen-Orient, alors pourquoi le président s’est-il senti obligé de rassurer le monde, juste avant l’ouverture des marchés, en annonçant que nous étions prêts à utiliser le SPR (la réserve stratégique)", a déclaré McNally, un ancien conseiller en énergie du président George W. Bush.

2. Les USA n’ont pas une capacité de réaction suffisante en cas de pénurie

Par ailleurs, les États-Unis ne peuvent pas augmenter immédiatement la production en cas de pénurie. Il faut des mois et une pression importante sur les prix pour que les producteurs américains de schiste augmentent leur production.

"S’il y a une panne, les producteurs de schiste ne peuvent pas allumer un interrupteur", a déclaré M. Croft. Seule l’Arabie saoudite dispose de la capacité de réserve nécessaire pour répondre rapidement à une pénurie. C’est pourquoi M. Trump a plaidé auprès de l’Arabie saoudite en 2018 pour qu’elle pompe davantage de pétrole afin de remplacer les barils mis sur la touche par les sanctions contre l’Iran.

"Si vous êtes isolé, vous n’avez pas besoin de demander des barils à l’Arabie saoudite", a déclaré M. Croft. Autrement dit, si les États-Unis n’ont vraiment plus besoin du pétrole du Moyen-Orient, pourquoi faire une telle demande ?

3. Le pétrole de schiste américain est "léger" et ne suffit pas

Les États-Unis sont récemment devenus un exportateur net de pétrole brut et de produits dérivés du pétrole, ce qui comprend l’essence et le diesel pour les moteurs. Mais tous les barils de pétrole ne sont pas les mêmes.

Et le système de raffinage américain, construit au siècle dernier, fonctionne plus efficacement avec une solide dose de pétrole lourd qui produit de l’essence, du kérosène et du diesel.

Le pétrole de schiste américain, de son côté est très léger. Cela signifie que les barils de pétrole de schiste de l’ouest du Texas ne peuvent pas facilement remplacer ceux produits en Irak ou au Venezuela.

En théorie, les raffineurs américains pourraient utiliser plus de pétrole de schiste léger en cas d’urgence. Mais cela provoquerait l’effondrement des prix du pétrole américain par rapport aux prix mondiaux, explique Bob M. McNally, un consultant en énergie.

"Il faudrait que le prix du pétrole s’effondre. Et cela mettrait certains producteurs américains en faillite", ajoute McNally.

C’est la raison pour laquelle les États-Unis importent du pétrole lourd de l’étranger.

La majeure partie de ce pétrole étranger provient du Canada et du Mexique. Cependant, l’Arabie saoudite et l’Irak sont les troisième et quatrième sources de pétrole étranger des États-Unis.

Les États-Unis ont importé en moyenne 906.000 barils par jour du golfe Persique au cours des dix premiers mois de l’année dernière, contre 1,5 million de barils en 2018. "La production américaine a changé la donne. On ne peut pas l’ignorer ", a déclaré M. Croft. "Mais l’idée que nous ne ressentirons pas d’effets économiques significatifs si nous devions subir des pénuries majeures et prolongées au Moyen-Orient n’est pas exacte."

Si l’indépendance énergétique des États-Unis est un fait qui n’est pas contesté, la déclaration du président américain qui affirme que le pays n’a plus besoin du pétrole du Moyen-Orient est à largement nuancer car les risques de pénurie et leur impact sur les USA ne sont pas à négliger.

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