"Le personnel et les pilotes ont été une variable d'ajustement des compagnies aériennes"

La compagnie Brussels Airlines est confrontée à deux journées de grève des pilotes, ces lundi et mercrediLa direction et les syndicats s’opposent sur les salaires, les pensions et l’équilibre entre travail et vie privée, et il y a aussi un flou qui plane autour de l’intégration de Brussels Airlines dans Eurowings, la filiale de Lufthansa. En 16 ans, c'est la deuxième grève qui touche Brussels Airlines : pour l'ancien pilote de ligne et instructeur Waldo Cerdan, cela "montre que les gens étaient volontaires, sachant qu’au départ de la compagnie les pilotes ont dû accepter une diminution drastique du salaire et que finalement, en 16 ans de temps, ils n’ont jamais cessé d’augmenter leur productivité et diminuer leurs conditions de travail, donc je pense qu’il y a effectivement un ras-le-bol qui se fait sentir".

"Variable d'ajustement"

Selon lui, le futur incertain est une cause importante du malaise : "En réalité, il y a une évolution des modèles des compagnies aériennes depuis l’après-guerre mondiale. Il y a eu plusieurs étapes. Pour faire court, je dirais que le moment où la compagnie porte le drapeau des États, comme c’était le cas après la Seconde Guerre mondiale, a tout à fait été révolu. Depuis les années 80, le personnel en général et les pilotes en particulier ont été en quelque sorte une variable d’ajustement dans un modèle économique où l’augmentation de productivité ne devient plus un besoin pour répondre à un souci de rationalité, mais est une fin en soi. Donc, il est clair que dans ce contexte-là, face aux incertitudes, les gens finissent par avoir des attitudes qui sont peut-être pour certains irrationnelles, mais tout à fait compréhensibles. Mais il faut voir aussi que les compagnies aériennes, les grands groupes comme Lufthansa et Air France, doivent faire face à des concurrents auxquels on ne pense pas vraiment. Il n’y a pas que les low cost, qui se sont eux-mêmes appelés comme ça pour signifier qu’ils avaient des coûts beaucoup plus faibles, mais c’est aussi la concurrence qui vient notamment du Moyen-Orient et de la Chine, pour ne citer que ceux-là. Au Moyen-Orient, entre Emirates, Etihad et Qatar, ces trois compagnies totalisent plus d’avions que Lufthansa et Air France réunies. Ils ont des conditions de travail beaucoup plus faciles, pas d’impôts, ou pratiquement pas. Donc, toutes autres choses par ailleurs égales, les grands groupes doivent faire face à une concurrence vraiment terrible".

"Réactions de nantis"

Faut-il considérer les revendications des pilotes comme "des réactions de nantis, tel qu’on essaye de les désigner, ou y a-t-il un phénomène beaucoup plus important ? Je pense que même les compagnies comme Air France et Lufthansa essayent de garder des prix compétitifs face à une concurrence. Donc, la question que l’on peut se poser est : dans un marché mondialisé, des compagnies telles qu’on les connaît en Europe ont-elles une chance de pouvoir être compétitives face à des compagnies ou à des États où il n’y a pratiquement aucune sécurité sociale ? Ça, c’est le modèle tel qu’on le connaît qui est confronté à un marché tout à fait mondialisé" poursuit Waldo Cerdan.

L’ancien secrétaire d’État à la Mobilité Étienne Schouppe juge que, par cette grève, les pilotes jouaient avec le feu, qu’ils ne risquent pas leur emploi, mais mettent en danger celui des autres membres du personnel. "C’est un argument qui est vraiment éculé. On a l’impression d’entendre les arguments d’il y a 20 ans. Par rapport à ça, je pense que je n’ai pas vu à ce jour de la part du monde politique et entrepreneurial une analyse concrète qu’il puisse établir. Il est évidemment facile de stigmatiser une petite proportion de personnel, certainement s’ils ont des conditions légèrement meilleures, parce que finalement un conflit tel que la grève n’est pas venu par hasard, il est la somme de vecteurs de force, dont le monde politique et le monde de l’entreprise ont aussi leur part de responsabilité. Donc, fustiger une partie du personnel d’une manière simpliste comme ça ne fait pas avancer le débat" conclut Waldo Cerdan.

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