Le Pérou redécouvre et gère le guano, son autre or

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Un îlot désertique sur la côte de Pacifique, sous un constant crachin de fientes : c'est une des "îles au trésor" du Pérou, source d'un guano qui a façonné son histoire, sa richesse, ses guerres même, et qu'il commence seulement à gérer avec sagesse.

Cormorans, fous à pieds bleus, pélicans... un demi-million d'oiseaux de mer règnent sur l'îlot de Guanape Sur, à 6 km des côtes de Lambayeque (nord): ils sont maîtres des airs, et leurs déjections maculent le sol, par endroits sur une épaisseur de plusieurs mètres.

C'est le guano (dérivé du quechua wanu, excrément). "Un véritable trésor du Pérou, que nous sommes les seuls à posséder", explique Rodrigo Beltran, directeur de développement au ministère de l'Agriculture.

Avec 23 000 tonnes en 2010, le Pérou est premier producteur au monde de de cet engrais hors pair, loin devant le Chili et la Namibie, aux conditions côtières similaires.

La formule magique ?

Un courant froid, ici le Humboldt, qui génère des eaux extrêmement poissonneuses, donc des oiseaux nombreux et bien nourris. Et un climat désertique limitant les précipitations, donc la filtration ou le lavage du guano, qui sèche au soleil. Et préserve intactes ses nitrates.

Au final, un des meilleurs engrais organiques au monde, utilisé et convoité depuis des siècles.

Une exploitation ancestrale

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le guano fut rien moins que le poumon de l'économie péruvienne. Il s'en exportait vers l'Angleterre, la France, les Etats Unis. En 1865, l'Espagne tenta d'occuper les îles de Chincha au large du Pérou, qui s'unit avec le Chili voisin pour la repousser. Puis il se retourna contre lui, lors de la désastreuse Guerre du Pacifique (1879-83), avec pour enjeu l'accès aux ressources côtières, salpêtre surtout, mais guano aussi. "Il y avait à l'époque des millions, des millions d'oiseaux à guano, environ 60, aujourd'hui autour de 5" après une récupération ces dernières années, signale Rodrigo Beltran. "Le guano a été une ressource historique du Pérou, mais fait un come back. Il a un grand avenir".

Mais le pays a retenu les leçons de la surexploitation du guano, de la surpêche aussi, et des phénomènes météo récurrents, comme El Nino, qui peuvent bouleverser les courants, l'écosystème marin, l'énorme biomasse d'anchois, et donc la population d'oiseaux.

Aussi en 2009, les 21 îles et 11 caps ou péninsules à guano du pays ont été déclarés sites protégés, et sont exploités avec mesure, à tour de rôle, avec des années de jachère.

Aujourd'hui, 95% du guano est voué au marché intérieur pour un million d'agriculteurs du pays, dans des zones au sol pauvre ou appauvri.

Le travail manuel des saisonniers

Sur Guanape Sur, pas d'engins ni pelleteuses: elle y seraient pourtant transportables, mais perturberaient l'écosystème et les précieux oiseaux. C'est donc avec pelles, pioches, ou à la main qu'une petite armée de 280 saisonniers, entre avril et novembre, vient bourrer des sacs d'un mélange odorant (ammoniaqué), mais hautement fertile de millions de déjections et de cadavres d'oiseaux décomposés.

Ces forçats, qui sept heures par jour dévalent au trot les flancs de l'île, portant sur le dos des sacs de 50 kg, sont souvent des paysans de l'altiplano, attirés pour une saison de guano par les 1200 soles (310 euros) mensuels, plus de deux fois le salaire minimum.

La collecte finie, les îles reviennent aux oiseaux, et à leurs gardiens tel Juan Mendez, qui scrute l'océan, pour prévenir des braconniers en quête de viande d'oiseaux, ou d'éventuels bateaux-usines étrangers dans les riches eaux péruviennes. "On se sent un peu seul, et la famille vous manque", consent-il. "Mais à vrai dire, ici avec les oiseaux, c'est un beau métier".


AFP

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