Le FMI a sous-estimé les effets de l'austérité, mais rien ne changera vraiment

Manfestation anti-FMI en Belgique, le 29 octobre 2012
Manfestation anti-FMI en Belgique, le 29 octobre 2012 - © KURT DESPLENTER - AFP

Le FMI s’est trompé ! C’est son économiste en chef, Olivier Blanchard qui reconnaissait la bourde du Fonds monétaire international, au cours d’une conférence devant les membres de l’American Economic Association, début du mois de janvier. Les économistes de la vénérable institution avaient sous-estimé les conséquences des politiques d’austérité qu’ils préconisaient.

Et la différence ne représente pas une paille. Le document présenté le 3 janvier à l’assistance ne représentait pas une déclaration officielle de la part du FMI. La précaution était mentionnée en grands caractères sur la page de garde. Mais les révélations sont interpellantes.

Les auteurs s’ intéressent à la notion de "multiplicateur fiscal". Il s’agit du calcul des effets totaux d’une mesure sur l’économie. Lorsque les gouvernements prennent des mesures d’austérité, l’ampleur des conséquences dans la réalité est exprimée par cette donnée. Et là où le FMI s’est fourvoyé, c’est dans la valeur de ce multiplicateur. D’après le document présenté, les effets négatifs de l’austérité préconisée par le FMI seraient trois fois plus importants que prévu.

Des conclusions déjà connues

Incroyable ? Pas tant que ça. Les économistes se basent sur des modèles d’analyse prenant en compte des caractéristiques de base d’une société, sur lesquelles ils "greffent" les mesures prévues. Sauf qu’en 2008, à l’époque où les politiques d’austérité actuelles ont été déterminées, les caractéristiques de la société n’étaient pas les mêmes qu’en 2012. On n’a probablement pas tenu compte des taux très bas d’emprunts pratiqués par les banques, ou des revenus réels des ménages, du manque de liquidités des entreprises, ou d’autres paramètres.

"Je ne suis pas très étonné ", réagit l’économiste Paul De Grauwe.  "Dans une situation de récession, les multiplicateurs sont plus élevés". Olivier Blanchard répète ce qui a déjà été publié par le FMI, ajoute-t-il.

Mais ce qui est interpellant, c’est l’ampleur de l’écart. Les effets négatifs de l’austérité sont multipliés par trois par rapport aux prévisions. Pour Paul De Grauwe, la crédibilité des modèles macro-économiques utilisés depuis des années est en cause. "Beaucoup de ces modèles ont été établis pour des économies en régime de plein-emploi", explique-t-il. Ils considèrent que les acteurs réagissent tous de manière très rationnelle, et que, par exemple, "les chômeurs ne sont au chômage que parce qu’ils le veulent bien". Or, depuis quelques années, ces convictions sont battues en brèche par la réalité.

Pas de remise en cause de l'austérité

"Ça ne remet pas en cause le bien-fondé de l’austérité", commente pour sa part Etienne de Callataÿ. Les conclusions des spécialistes du FMI ne vont en effet pas dans ce sens.  Pour le chef économiste de la Banque Degroof, "il faut être désormais conscient du fait que le coût à court terme de ces politiques peut être très élevé".

Mais quelle seront les conséquences du rétropédalage de la plus grande institution économique mondiale ? "Il y a déjà une certaine ‘infection’ depuis plusieurs mois au niveau de la Commission européenne", observe Etienne De Callataÿ. "On a autorisé l’Espagne et la Grèce à ne pas se conformer aux premières obligations de remboursement de leur dette ; Mario Monti a renoncé à l’augmentation de la TVA en Italie", donne-t-il comme exemples.

Au-delà des effets directs dans les pays occidentaux, les ONG mettent en garde depuis des années contre les dangers que de telles politiques d’austérité font courir aux pays en voie de développement. Ce revirement relatif est donc une bonne nouvelle pour ces économies en pleine difficulté. "C’est ce qu’on dit depuis 20 ou 30 ans", réagit Arnaud Zacharie, secrétaire général du Centre national de coopération au développement (CNCD). "Plus on coupe dans les dépenses, plus le poids de l’austérité va se ressentir sur les plus faibles", résume-t-il encore.

"Pensée unique"

Ce que l’on en retient surtout, c’est que ce n’est donc pas une simple erreur de calcul du FMI…  "Dans un certain sens, ça aurait été une bonne nouvelle, car on aurait pu la corriger", plaisante Paul De Grauwe.  Le malaise est plus profond.  Est-ce que cela va influencer les experts et les décideurs de la Commission européenne ? Rien n’est moins sûr.  Si le FMI a une certaine influence sur la façon de penser à la Commission européenne, l’économiste ne croit pas en un changement perceptible de la politique économique européenne. Car les conseillers du monde académique, en Allemagne entre autres, ne sont pas près de changer d’outils. "Je suis très pessimiste à ce propos", avoue Paul De Grauwe.

Beaucoup de modèles économiques sont devenus inutilisables, de l’aveu même des économistes qui les ont amplement exploités. Mais, ajoute Paul De Grauwe, "ceux-ci continuent à être enseignés", et donc réutilisés par de nouveaux diplômés, puis repris par des décideurs politiques. "C'est de l'ordre de la pensée unique", regrette-t-il

Opinion plutôt partagée par le secrétaire général du CNCD. "Au niveau de la Troika (le trio FMI-Banque centrale européenne -Union européenne, chargé de présenter les audits dans les pays européens en difficulté– Ndlr), le FMI est de loin celui qui demande le moins d’austérité", explique-t-il.  "L’Union européenne et la BCE sont les plus durs ".

Être un bon élève

Pas de grands bouleversements donc, prédisent donc nos spécialistes.  "C’est la preuve que la crise européenne est aussi une crise politique", estime pour sa part Arnaud Zacharie.

Pas de faux espoirs donc, pour les pourfendeurs des politiques d’austérité. En Belgique non plus, il ne devrait pas y avoir d’énormes changements de cap. On sait que le gouvernement devra encore arriver à bout d’un budget qui s’annonce très difficile, cette année.  Pas que nous soyons immunisés contre les effets négatifs expliqués plus haut. Si notre économie ouverte est traditionnellement mieux protégée en période difficile le contexte global d’économies drastiques ne nous met plus à l’abri. Mais d'importants adoucissements des politiques d’austérité ne sont pas pour demain, estime Etienne de Callataÿ. "Ce qui compte aujourd’hui, c’est la manière dont la Belgique est perçue sur les marchés où il vaut mieux être un ‘bon élève‘  pour pouvoir emprunter".

Non, l’austérité n’était décidément pas une simple erreur.

W. Fayoumi

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