"Le financement reste une chasse gardée, et les femmes ne font pas partie du club"

Les bureaux sont vides et le hangar résonne. Les deux camionnettes stationnées chez Sumy ne font pas illusion. L’entreprise active dans la logistique et le transport verts pour les secteurs alimentaire et pharmaceutique, est à l’arrêt. Les liquidités sont dans le rouge et, faute de financement, difficile d’envisager un redémarrage.

Il n’y a pas à notre connaissance d’étude académique belge sur la question de l’accès au financement en fonction du genre, mais une étude réalisée en France sur les start-up, et relayée cette semaine dans Les Echos, révèle de nombreuses inégalités de classe et de genre. Elle souligne que les chances de convaincre les investisseurs sont 2,4 fois plus élevées pour les hommes que pour les femmes. Hinde Boulbayem, CEO et fondatrice de Sumy, dénonce ces difficultés d’accès au financement pour les femmes dirigeantes d’entreprises. Entretien.

Est-ce qu’aujourd’hui, pour Sumy, l’obtention d’un nouveau financement est obligatoire pour éviter la faillite ?

"Nos liquidités nous permettaient de pouvoir respecter nos engagements jusqu’au 24 mai, mais depuis, nous sommes est en cessation de paiement. On a fait une demande de fonds de roulement auprès de la Région bruxelloise et de sa structure d’investissement, demande qui a été refusée. On espérait une reprise dynamique, ce qui n’est pas le cas. On est sur un redémarrage à 30%, mais le coût des personnes reste à 100%.

"La situation ne permet donc pas de facturer suffisamment pour couvrir les coûts. Sans revenu, avec des liquidités négatives, nous ne sommes pas en mesure d’investir dans le redémarrage. Donc la situation est critique et 25 emplois sont menacés. Mais faillite, je ne dirais pas. Nous allons nous relever, le projet va continuerMais la réalité financière est telle qu’on est obligé de cesser les activités opérationnelles jusqu’à l’obtention d’un financement. Nous avons sollicité 700.000 euros en capital".

Est-ce qu’il y a un problème avec l’accès au financement pour les femmes dirigeantes d’entreprises ?

"En Belgique, et à Bruxelles — régionalisation oblige, je prends le cas bruxellois — les chiffres interpellent et sont effrayants. Sur les quatre dernières années, 98% des investissements réalisés par la Région de Bruxelles-Capitale ont été dirigés vers des actionnariats à 98% masculins ce qui veut dire que 2% de femmes ont été soutenues avec des capitaux. Pour les prêts, c’est 12%. Pourquoi sommes-nous exclues ?

"C’est quelque chose que je ne m’explique pas, du fait de la réalité de la réussite des femmes en milieu scolaire. Quand on regarde les chiffres, les résultats, les femmes se positionnent en tête en termes de résultats universitaires, mais il reste encore un sentiment selon lequel les femmes ne seraient pas capables, ou qu’elles ne font pas partie du club".

Il reste un plafond de verre pour les femmes qui entreprennent ?

"Je dirais un plafond de béton, parce qu’il est impossible à briser".

Les investisseurs, qu’ils soient publics ou privés, sont des hommes et donnent de l’argent aux hommes ?

"Absolument. On a beau avoir de meilleurs résultats, on a beau créer de la valeur, on a beau être reconnues, on passe après des hommes qui ont des plus faibles résultats. Que font-ils, ces garçons, pour y arriver ? Le financement reste une chasse gardée. Et aujourd’hui, on demande un quota, de 20 à 30% de femmes soutenues à Bruxelles. Cette exigence répondrait à un besoin de garde-fou, pour favoriser l’inclusion. Et de se pencher sur les critères de financement, qui ne sont pas adaptés aux femmes".

Si les femmes qui dirigent les entreprises ont systématiquement plus de difficultés à obtenir du financement, cela veut dire que cette crise sanitaire va faire plus de dégâts sur des entreprises dirigées par des femmes ?

"Tout à fait. Nous sommes les plus vulnérables, de par cette difficulté".

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