La Wallonie contre l'accord UE-Canada: "Et puis quoi, on va faire du feu pour danser tous nus autour?"

Pierre Marc Johnson, ancien Premier ministre québécois et négociateur pour le CETA.
Pierre Marc Johnson, ancien Premier ministre québécois et négociateur pour le CETA. - © Wikimedia

C'est Pierre Marc Johnson, ancien Premier ministre du Québec et négociateur dans le cadre de la négociation du CETA, l’accord de libre échange entre l’Union européenne et le Canada, qui était l'invité de Matin Prem1ère ce mardi. L’occasion pour Bertrand Henne de lui demander son sentiment par rapport au rejet officiel formulé par la Wallonie et qui pourrait dès lors faire capoter ce traité, risquant par ailleurs de remettre en cause le TTIP lui-même dans un futur plus ou moins proche.

Peur que les choses changent

Un Pierre Marc Johnson qui ne comprend pas les craintes des Wallons, et qui se dit surpris par cette décision: "Nous avons été déçus, peinés, par cette décision du parlement wallon. Le Québec entretient des relations exceptionnelles depuis près de 40 ans. Et nous avons été pris de court par cette décision. Il y avait eu des hésitations formulées, mais nous avions accepté de faire le nécessaire. Là j’ai l’impression, que dans le fond, on veut tout renégocier. Mais ça ne fonctionne malheureusement pas comme ça ".

D’autant plus que pour l’ancien Premier ministre québécois, certaines choses reprochées à cet accord, ne s’y trouveraient pas. Pas question par exemple de porter atteinte au droit des Etats à légiférer comme certains tenteraient de le faire croire. "Ce que j’ai senti en écoutant un certain nombre de parlementaires ici, c’est qu’on a peur des atteintes à la souveraineté, on a peur que les choses changent".

Les asiatiques vont y arriver avant nous

Un mauvais calcul pour la Wallonie de rejeter le CETA ? "C’est remettre en cause le commerce mondial. Les ogres de l’économie internationale, qui s’en sont mis plein les poches à Wall Street au détriment de l’économie, ça ça existe. Mais la réalité du marché, c’est aussi, celui ou celle qui est en train de fabriquer une invention pour les nouvelles technologies et qui espère avoir des marchés importants. Et il y a une espèce de sur-simplification dans le discours autour de cela qui est un peu dangereuse à l’égard de notre évolution. Et les asiatiques vont y arriver avant nous".

Une vision que l’on ne partage pas nécessairement en Wallonie, notamment du côté de l’Union des Classes moyennes (UCM), qui défend les petites entreprises et les indépendants. L’UCM a en effet souligné le fait que ce genre d’accord, avec le TTIP, profiterait surtout aux grandes entreprises, celles ayant une taille critique suffisante, avec le risque pour les petites entreprises de disparaître, emportées par cette globalisation. "On ne peut quand même pas retourner en arrière. Et puis quoi, on va faire du feu pour danser tout nus autour la nuit ? La réalité du monde, c’est une réalité de changement constant auquel il faut s’adapter. Il y a des préoccupations à l’égard des PME dans cet accord, même si ce n’est pas son rôle, c’est le rôle des gouvernements d’essayer de favoriser tel ou tel secteur de l’économie. Il n’y a rien qui empêchera ça."

Peu de changements radicaux mais plus de transparence

Souplesse économique, abolition de certaines taxes freinant les échanges commerciaux, ouverture de nouveaux marchés d’exportation dans le secteur alimentaire, le chocolat belge par exemple ne serait plus taxé à hauteur de 6% lors de son importation au Canada, les mesures positives sont nombreuses selon le médecin et avocat devenu homme politique pour qui: "Malheureusement ce qui a dominé ici c’est une caricature de cet accord".

Autre pierre d’achoppement, l’ICoS, ce système d’arbitrage qui permettrait à des sociétés d’attaquer un Etat si les lois nuisent aux intérêts de cette société, reniant par là-même la justice européenne. Tatillon, Pierre Marc Johnson nuance: "Ce que dit le texte, ce n’est pas si ‘les lois nuisent’ mais si ‘une entreprise subit des dommages quantifiables à partir d’une décision d’un Etat qui va à l’encontre des textes‘. Or cela, ce n’est pas nouveau, c’est présent dans plus d’un millier d’accords ratifiés, notamment par la Belgique. Le texte actuel est simplement plus transparent mais également plus contraignant".

Le Canada a consenti à l’Europe des choses que les Américains ne consentiront jamais

Le CETA victime des négociations autour de son cousin "américain", le TTIP ? C’est en tout cas le sentiment de l’ancien Premier ministre: "Il semble ici que l’opinion publique ne soit pas très favorable aux américains, notamment après cette question de l’écoute électronique de madame Merkel. La réalité, c’est que le Canada a consenti à l’Europe que les Américains ne consentiront jamais à l'Europe. Un exemple concret? Nous avons reconnu 143 indications géographiques européennes (IGP), les Américains sont allergiques à l’idée de faire cela. Deuxièmement, nous avons consenti dans le mécanisme de règlement des différents de donner un caractère public au tribunal et puis nous avons surtout consenti l’ouverture de nos marchés publics aux Européens, ce que les Américains ne feront sans doute pas".

Un accord, le CETA, qui aurait pu permettre aux Européens de négocier sur d’autres bases avec les Américains et ainsi les contraindre à accepter plus de concessions ? Peut-être, mais on risque de ne jamais le savoir puisque tant aux Pays-Bas qu’en France des résolutions hostiles ont ou vont être adoptées. Dernier allié, l'Allemagne, mais suffira-t-elle à convaincre, ou contraindre, l'UE de ratifier le CETA? 

(Ré-)écoutez l'acteur de Matin Prem1ère: 

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