La « taxe soda » atteint-elle son but ? L’exemple spectaculaire de Philadelphie

Des canettes dans l'usine Coca Cola de Salt Lake City, le 10 février 2017
Des canettes dans l'usine Coca Cola de Salt Lake City, le 10 février 2017 - © GEORGE FREY

Les ventes de boissons sucrées et édulcorées ont chuté de 38% à Philadelphie depuis qu’une taxe spéciale y a été imposée en janvier 2017, selon une étude qui justifie, selon ses auteurs, la propagation de ces taxes pour lutter contre l’obésité, notamment dans les milieux modestes.

Sept villes américaines, la France, le Mexique et d’autres juridictions ont imposé ces dernières années des taxes visant à dissuader la consommation de boissons dont la teneur en sucre est liée aux problèmes de santé publique comme l’obésité et le diabète, en particulier chez les enfants et adolescents.

La taxe est plus ou moins élevée selon les lieux. A Philadelphie, ville de 1,6 million d’habitants sur la côte Est des Etats-Unis, elle est 0,47€ par litre de soda.

Les grandes surfaces, supermarchés et petits commerces ont plus ou moins répercuté la taxe, et dans les rayons, les prix des bouteilles et canettes ont augmenté en moyenne de 24 à 53 cents l’unité, selon le type de magasin.

Les ventes à Philadelphie ont chuté de moitié en volume en 2017 par rapport à 2016, montre l’analyse, fondée sur des données de caisses dans des magasins représentant le quart des ventes de boissons dans la ville, et publiée mardi dans le Journal de l’académie américaine de médecine (Jama).

Les consommateurs ont partiellement compensé en se rendant dans les magasins frontaliers, où les ventes ont augmenté. En prenant ces achats en compte, la baisse nette des ventes est estimée à 38%.

Pour s’assurer que la baisse est bien due à la taxe, les chercheurs ont comparé Philadelphie à Baltimore, sans taxe : là-bas, les ventes sont restées stables.

Les chiffres confirment une des bases de la théorie économique : si le prix d’un produit augmente, les gens en achètent moins.

Les économistes « peuvent être rassurés sur leur théorie », s’amuse Christina Roberto, professeure de politique de santé à l’université de Pennsylvanie.

« Taxer les boissons sucrées est l’une des stratégies les plus efficaces pour réduire la consommation. Cette politique de santé publique est selon moi une évidence », dit-elle à l’AFP.

Réduire l’obésité ?

L’objectif ultime est bien sûr de réduire l’obésité, les caries, les cas de diabète… Ce que les auteurs n’ont pas mesuré ; cela reste à faire.

Mais ils estiment que la réduction de la consommation de sucres ajoutés est un pas dans la bonne direction.

Aux Etats-Unis, les enfants consomment 17% de leurs calories par des sucres ajoutés au lieu des 10% recommandés, et la moitié de ces sucres vient de boissons.

Les enfants de familles pauvres, ainsi que les enfants et adolescents noirs, sont beaucoup plus consommateurs de boissons fruitées et sucrées que les plus riches et les Blancs aux Etats-Unis.

« Les preuves actuelles sont d’ores et déjà suffisantes pour encourager l’adoption de ces taxes, tout en surveillant les conséquences », ont écrit des médecins et experts de santé publique dans un éditorial publié par Jama.

L’Association américaine des boissons a réagi en dénonçant des taxes qui « font du mal aux gens qui travaillent, aux petites entreprises et à leurs salariés ».

Selon le porte-parole William Dermody, l’industrie a créé des boissons moins ou pas sucrées, et des formats plus petits.

A Philadelphie, c’est surtout dans les grandes surfaces que la baisse s’est concentrée, parmi les grandes bouteilles « familiales » et les packs. Peut-être est-ce en partie dû au fait que des affichettes d’information sur la taxe l’aient rendue plus « visible » pour le client.

Aucun effet de substitution avec de l’eau n’a été observé.

La taxe de Philadelphie s’est révélée plus dissuasive que dans la petite ville de Berkeley, où elle est plus basse (1 cent par once liquide). Les taxes les plus élevées sont à Boulder (2 cents) et à Seattle (1,75 cent).

Et chez nous, efficace la taxe soda ?

Une taxe sur les boissons sucrées existe aussi en Belgique. Elle a augmenté deux fois sous le gouvernement Michel. Aujourd’hui le soda est taxé 11,9233€ par litre. C’est donc presque quatre fois moins qu’à Philadelphie. « C’est assez peu, les prix n’ont pas doublé ou triplé constate Marc Mondus consultant chez GfK. Chez nous, on ne voit clairement pas d’effet « taxe soda » dans les mêmes proportions qu’à Philadeplhie ». Au contraire, le marché des boissons rafraîchissantes se porte bien en Belgique, les ventes augmentent depuis deux ans.

Pour Marc Mondus, il n’y a pas que le prix qui compte, une augmentation des taxes ne va pas automatiquement induire une baisse de consommation. D’une part, parce que le consommateur s’adapte en achetant des sodas de marques moins chères ou en achetant au-delà de nos frontières, en France ou aux Pays-Bas où ces produits sont moins taxés, « et puis ce marché dépend aussi du climat. Les accises ont augmenté en 2018, on aurait pu s’attendre à une diminution des ventes. En réalité, il a fait très beau au printemps et en été, la consommation a flambé durant ces mois-là. Le marché est en croissance sur cette année, grâce à la météo, malgré les taxes ».

Les producteurs n’ont pas changé leurs habitudes

Côté des producteurs on a toujours critiqué cette taxe soda. La Fédération belge des Eaux et Boissons rafraîchissantes lui reproche de servir à financer le tax shift et équilibrer le budget de l’État plutôt que de lutter contre l’obésité. Pourtant les ventes de boissons moins sucrées, light, les eaux aromatisées sont en pleine croissance, « mais ça n’a rien à voir avec la taxe soda se défend David Marquenie le secrétaire général de la FIEB. On répond simplement à une attente des consommateurs. Cette évolution vers les boissons moins sucrées date de bien avant l’introduction de cette taxe. Ça fait longtemps que les producteurs mettent sur le marché des boissons comme les eaux aromatisées, c’est parce qu’il y a une demande ».

Conclusion pour le consultant Marc Mondus, la taxe soda n’est pas l’outil le plus adapté pour une politique de santé publique. « C’est un leurre ! Je n’ai jamais vu dans mon domaine un marché s’effondrer après l’introduction d’une taxe. Ce qu’il faut c’est éduquer les gens à consommer d’autres produits plutôt que de jouer sur une taxe ».

Et d’ailleurs cette taxe ne devrait plus augmenter sous la prochaine législature, en tout cas, aucun parti n’y est favorable, il plaide tous pour encourager la consommation d’alternatives plus saines plutôt qu’une nouvelle taxe.

Archives : Journal télévisé 02/03/2018

En Belgique, les sodas ne séduisent plus la jeune génération

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