La production de BD française a été multipliée par dix en 20 ans

Le 47e Festival de la bande dessinée d’Angoulême s’est terminé dimanche. Un phénomène inquiète pas mal les professionnels : la surproduction de bande dessinée. La production de BD française a été multipliée par dix en 20 ans, de 500 à 5 000, selon un rapport récent du ministère français de la Culture. Mais la consommation n’a pas décollé. Pour les libraires, cette surproduction est un vrai casse-tête : "J’ai un peu moins de 50 mètres carrés, donc exposer toutes ces BD est totalement impossible. Donc oui, il y a un réel problème qui m’oblige à faire des choix drastiques", explique Denis Bertino, propriétaire de la librairie À fond d’bulles à Bruxelles. Selon les périodes de l’année, il propose entre 6500 et 10 000 titres.

"Les titres se suivent d’une semaine à l’autre à un rythme assez effréné et certains livres n’ont pas la possibilité de rester en rayon suffisamment longtemps pour pouvoir vivre. Il y a des titres à côté desquels on ne peut pas passer - tout ce qui est Astérix, Largo Winch et autres séries à succès - même si le but pour nous, libraires un peu plus pointus peut-être, est d’amener des clients vers des titres vers lesquels ils ne se seraient pas tournés d’eux-mêmes", poursuit Denis Bertino.

Comment les professionnels expliquent-ils l'ampleur de la surproduction de bande dessinée ? Il y a d’abord un facteur positif : une vitalité créative certaine avec de nouvelles formes de BD qui se sont développées au cours du temps — le roman graphique, les reportages dessinés, les essais en BD ou encore des adaptations littéraires.

Beaucoup d'auteurs se publient eux-même

Mais pour l’éditeur français Jacques Glénat, il y a d’autres explications un peu moins glamour : "Tous les grands groupes qui — je m’en souviens bien — m’avaient jeté quand je cherchais des distributeurs quand j’ai commencé, se mettent à faire de la bande dessinée maintenant, ou se sont mis à faire de la bande dessinée maintenant de partout, avec leur puissance d’ailleurs. Et puis beaucoup d’auteurs, puisqu’il y a énormément d’auteurs qui n’arrivent pas à se faire publier, se publient eux-mêmes ou se publient sur un système associatif, etc. Tout ça fait une quantité incroyable de nouveautés que les libraires ont du mal à absorber".

Pour le scénariste Christophe Arleston, l’éditeur rentre dans ses frais globalement quand il vend autour de 6000 exemplaires pour un album. Pour un auteur, il faut au moins 10 000 à 15 000 exemplaires vendus, explique-t-il : "Une des raisons de la surproduction — et il faut le dire sans langue de bois — c’est que beaucoup d’éditeurs sont leur propre diffuseur. La maison d’édition peut perdre de l’argent sur certains livres, mais la partie diffusion gagne de l’argent sur des bouquins qui ne sont pas rentables. Alors, évidemment, l’auteur, lui, ne gagne rien, l’éditeur perd quelques milliers d’euros sur le titre, mais le diffuseur, lui, gagne quelques dizaines de milliers d’euros sur le titre. Et il y a même des structures où un livre invendu rapporte de l’argent à l’aller et au retour".

Bref, il y a moyen de gagner de l’argent même avec un flop littéraire en BD. Christophe Arleston craint qu’avec de telles pratiques qui favorisent la surproduction, le monde de l’édition de bande dessinée aille droit dans le mur. Pas forcément tout de suite, dit-il, mais dans un horizon de cinq à dix ans.

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