La Grèce et la zone euro ont-elles besoin l'une de l'autre?

La Grèce et l'Eurozone ont-elles besoin l'une de l'autre?
La Grèce et l'Eurozone ont-elles besoin l'une de l'autre? - © EPA

A l'heure où d'aucuns avancent que la zone euro "peut se passer de la Grèce", deux économistes nous livrent leur analyse des conséquences d’une éventuelle sortie de la Grèce de l'union monétaire. Tous deux s’accordent à dire que ce serait surtout une catastrophe pour la zone euro.

Alors qu’un ministre français avance que la zone euro "peut se passer de la Grèce", le retour à la drachme a cessé d’être une option taboue. Ce glissement laisse entrevoir la possibilité d’une sortie de la Grèce de la zone euro, un scénario qui ne semblait pas envisageable il y a quelques semaines seulement.

Nous avons tenté, avec deux économistes de renom, d’analyser les conséquences du séisme que constituerait la première sortie d’un Etat de la zone euro, à la fois pour la Grèce et pour l’Eurozone.

D’après eux, la zone euro aurait énormément à perdre en se séparant du Péloponnèse.
 
La Grèce hors de la zone euro : un coup de poker
 
"Sortir de la zone euro serait, pour la Grèce, une catastrophe à court et moyen terme", estime l'économiste de la KUL, Paul De Grauwe. "La banqueroute de l'Etat se conjuguerait à une banqueroute des banques qui ne bénéficieraient plus du soutien de la BCE", développe l'ancien sénateur Open Vld. 

D’après Jacques Sapir, directeur de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) de Paris, par contre, "les conséquences d’une telle décision seraient beaucoup moins dramatiques que ce que l'on a tendance à dire en France et Allemagne" et dans le chef de Paul De Grauwe. "Globalement, la Grèce devrait mieux s'en tirer avec une sortie de l'euro que en restant dans l’euro et en s'imposant des plans d'austérité drastiques", explique le professeur parisien.

En cas de sortie de la Grèce de l'Union monétaire européen (Ume), "le défaut de paiement serait total", précise encore l’économiste français. "Or, à partir du moment où il fait défaut sur sa dette, le pays supprime le poids du service de la dette sur son budget". Soit 7% à 8% du PIB qui redeviendraient disponibles pour relancer l’économie.

Le précédent argentin

"A plus long terme, en dévaluant sa monnaie, il est vrai que le pays pourrait renforcer sa compétitivité et celle de ses entreprises", reconnaît de son côté l'analyste de l’université de Louvain. On serait ici dans un "scénario argentin". 

Le pays d'Amérique du Sud avait en effet connu en 2001 une situation comparable à celle des Hellènes aujourd'hui. La parité peso-dollar empêchait le pays de dévaluer sa monnaie. En abandonnant cette parité et en dévaluant fortement sa monnaie, l'Argentine a pu relancer son économie et connaître un redressement spectaculaire. 

Pour Jacques Sapir, cette option pourrait s’avérer payante pour la Grèce. "D’autant plus lorsque l’on sait que trois des principales sources de revenus du pays en bénéficieraient : les revenus de la flotte de commerce détenue par des armateurs grecs, le tourisme -devenu trop cher par rapport à la Turquie ou la Croatie- et les exportations vers les Balkans et le Moyen-Orient", renchérit-il.  

Risques d’inflation et nécessité de réformes

Mais il s'agit là d'un pari extrêmement risqué selon Paul De Grauwe. "Le risque d'une inflation intense liée à la dévaluation existe et pourrait faire en sorte que le pays ne puisse pas s'en sortir".

"Je ne veux pas donner l'impression que ce serait évident pour la Grèce", explique celui qui travailla pour le FMI dans les années 70. "Une série de facteurs dont a bénéficié l'Argentine ne sont pas présents pour la Grèce", rappelle-t-il. Les Argentins avaient par exemple profité pleinement de la hausse des prix des matières premières.  

"Il y aura une poussée d'inflation avec la dévaluation, due notamment à l’inflation importée (les produits importés deviennent plus cher lorsque sa propre monnaie est dévaluée, ndlr). Un taux d’inflation de 10 voire 15% est même envisageable mais elle ne se produira que l'année de la dévaluation", prédit de son côté Jacques Sapir.

Quoi qu’il en soit, les deux analystes s’accordent sur le fait que les pouvoirs publics grecs devraient réformer le fonctionnement du pays en profondeur pour mener à bien ce redressement économique de façon autonome.

"Les leaders politiques devront mettre en place des mesures qui renforcent l'efficacité économique du pays et permettent de lutter contre les problèmes systémiques du pays", explique l’analyste louvaniste, futur professeur de la London School of Economics. Il cite notamment la corruption mais aurait tout aussi bien pu mentionner la fraude fiscale.

Quant au fait que ce scénario ferait de la Grèce un épouvantail pour tout prêteur potentiel, Jacques Sapir répond que l’Argentine n’a pas eu recours à l’emprunt extérieur pendant quatre ans après son défaut de paiement. "Ce qui ne l’a pas empêché de se redresser", note-t-il.

La zone euro sans la Grèce : une catastrophe assurée

S’ils ont des appréciations divergentes concernant l’avenir de la Grèce hors de la zone euro, les deux économistes se rejoignent sur le fait que le départ du pays aurait des conséquences catastrophiques pour la zone euro.

Lorsque le ministre français des affaires européennes, Jean Leonetti, avance que "la zone euro peut se passer de la Grèce", il dit "un peu n’importe quoi", estime Jacques Sapir.

En effet, au-delà de l’importance chiffrée (le ministre précise pour appuyer son propos que la Grèce ne pèse que 2% du PIB de la zone euro), c’est le poids symbolique d’un tel scénario qui est à prendre en compte.

En prenant une telle décision, la Grèce créerait un précédent qui porte les germes de la contagion à d’autres pays de l’Eurozone et donc le risque d’une grave déstabilisation.

"La sortie de la Grèce s’accompagnerait d’attaques immédiates des marchés sur le Portugal", prédit l’analyste de l’EHESS. "Puis suivront sans doute l'Espagne et l'Italie, et là les montants à sortir pour un éventuel sauvetage seraient de très loin supérieurs à ceux nécessaires pour la Grèce", poursuit-il pour souligner le potentiel de déstabilisation que porte en lui le dossier grec.

"L’idée que la zone euro est une entité permanente et que l’entrée dans celle-ci est irréversible serait complètement détruite", insiste à son tour Paul De Grauwe. La zone euro perdrait là un élément fondamental de sa stabilité et se retrouverait alors à la merci des attaques spéculatives.

Ce d’autant plus qu’une telle tournure des évènements serait un aveu de faiblesse potentiellement très dommageable. "Si un si petit pays peut déstabiliser la zone à lui seul, la question de la capacité des institutions de la zone euro à gérer ses problèmes se posera avec insistance", relève l’économiste flamand. La confiance en la capacité de l’Eurozone à réagir aux crises s’écroulerait et renforcerait la vulnérabilité de ses membres.

On est donc très loin du scénario, "bon débarras, le problème est réglé", ironise Paul De Grauwe.

En résumé, nos deux interlocuteurs s’accordent pour dire que la zone euro a un besoin quasi vital de conserver la Grèce en ses rangs.

En ce sens, "le gouvernement Papandreou, en se battant pour rester dans la zone euro, nous a rendu le plus grand des services", selon Jacques Sapir.

Julien Vlassenbroek

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