La déflation en Europe, une conséquence prévisible des politiques budgétaires?

Austérité et coupes budgétaires: les citoyens européens attendent...
Austérité et coupes budgétaires: les citoyens européens attendent... - © CESAR MANSO - IMAGEGLOBE

"Le spectre de la déflation menace"… Une affirmation souvent entendue ces derniers jours en Europe. A la veille du sommet des dirigeants européens, qui aura lieu ces jeudi et vendredi, les derniers chiffres publiés par Eurostat ne rassurent pas. Nul doute que la question sera abordée entre les chefs d'Etat. Qu’est-ce que la déflation? Et comment peut-elle toucher l’économie européenne, et la Belgique? Quelques réponses rapides à une question épineuse.

L'inflation a légèrement augmenté en novembre dans la zone euro, d’après l'office européen des statistiques Eurostat, après avoir atteint le mois précédent son plus bas niveau en presque quatre ans. La hausse des prix a été de 0,9% sur un an, après seulement 0,7% le mois précédent. Il y a un an, en novembre 2012, le taux d'inflation était encore de 2,2%.

Or, nombre de spécialistes s’accordent à dire que la situation économique peut être en déflation dès que la hausse des prix, ou l’inflation, passe en-dessous du seuil des 1%. Non seulement l’inflation est beaucoup moins élevée qu’en novembre 2012, mais ce seuil est aujourd’hui bel et bien franchi. Que comprendre, et surtout, quoi faire ?

Qu’est-ce que la déflation ?

En termes très simples, la déflation est la situation économique caractérisée par une baisse importante et durable des prix ; c’est-à-dire un recul important de l’inflation. Cette baisse des prix est suivie d’une diminution de la consommation. "Le plus grave danger est en effet que les gens reportent leurs achats et leurs investissements", nous explique Bruno Colmant, professeur à l’UCL. La déflation va résulter de la conjoncture de baisse des prix et de reports d’achats par les consommateurs, et ce pour des raisons multiples : espoir que les prix baissent encore, manque de liquidités disponibles, crainte du futur…

Est-ce qu’on peut parler de déflation en cette fin d’année 2013 ?

"Il y a effectivement un certain nombre de pays européens qui sont entrés en déflation", répond Paul De Grauwe , de la London School of Economics. "Le sud de l’Europe est touché ; dans des pays comme l’Italie, l’Espagne, la Grèce, ce problème se pose de façon très aigüe. En Europe du nord, en Allemagne ou chez nous, il y a une différence : le risque est moins grand, et moins immédiat".

Les raisons de cette situation ? Elles sont multiples. On parle de l’impact du coût des matières premières. Singulièrement, ce sont les prix de l’énergie qui seraient au centre des préoccupations. En baisse depuis plusieurs mois, ils se sont repliés de 1,1% en novembre, après un recul de 1,7% en octobre.

En outre, le taux de change de l’euro face au dollar ne joue pas en faveur des importations en zone euro, qui voient leurs prix chuter. "On a décidé d’avoir une monnaie forte, ce qui n’est pas une bonne politique", ajoute Bruno Colmant.

"La BCE dit elle-même que l’inflation est trop basse en zone euro", rappelle-t-il. Et l’économiste de pointer la responsabilité de la Banque centrale européenne (BCE) ces dernières années : "On a en Europe fait peu tourner la planche à billets pour stimuler l’économie, au contraire de ce qui s’est passé aux États-Unis. La BCE a eu une politique peu accommodante et dangereuse".

Mais ce n’est pas tout. Pour que ce cocktail devienne explosif, il a fallu que des politiques économiques inadaptées soient poursuivies, affirment des économistes de plus en plus nombreux. "Il y a deux raisons principales à la situation que l’on connait aujourd’hui", poursuit Bruno Colmant. "Premièrement, la ligne de conduite de la BCE, mais il y a aussi les politiques d’austérité mises en place dans plusieurs pays européens, qui entraînent une contraction de l’économie". Ajustements budgétaires, baisse des salaires et des dépenses publiques, empêchent la croissance économique.

L’inflation, dans plusieurs pays du sud de l’Europe, y avoisine en effet le 0%, si elle ne l'a pas déjà atteint, comme en Espagne.

Et en Belgique ?

"Si cette déflation devient incontrôlable dans les pays du sud, c’est un risque qui peut devenir réel chez nous", estime Paul De Grauwe. "Dans la mesure où ces derniers tombent dans la récession, il y aura des implications pour nous, comme pour tous les pays de la zone euro".

Le scénario catastrophe ? En réalité, le point faible de la Belgique, c’est sa dette publique, explique-t-il. "S’il y a déflation généralisée, le fardeau de notre dette risque d’augmenter". Estimée à 370 milliards d’euros, elle est fixée en valeur nominale. Or, poursuit Paul De Grauwe, si les prix baissent de façon structurelle, les recettes de l’État vont faire de même, et, en termes réels cette fois, le fardeau de la dette va augmenter.

"Si les agents économiques voient la dette publique augmenter, ils vont épargner pour absorber des hausses d’impôts futures plutôt que de consommer afin de relancer la croissance économique", ajoute aussi Bruno Colmant dans l'Echo. "En d’autres termes, les personnes physiques contrarient les politiques de relance en économisant plutôt qu’en consommant".

La Belgique en situation de déflation ? "On en est loin", tempère cependant Paul de Grauwe. Un avis partagé par Bruno Colmant : "Parce que la Belgique est une économie ouverte, elle court relativement peu de risques", estime-t-il. Certaines études pointent par ailleurs un relatif effet positif de l’indexation des salaires sur les effets d’une déflation.

Que faire ?

Puisque la déflation est le résultat d’une anticipation de baisse des prix de la part des consommateurs, lorsqu’elle survient, les solutions sont déjà dépassées. Et comme la consommation stagne, que le salaire réel augmente, l’épargne va être plus généralisée. L’argent ainsi thésaurisé ne va plus profiter à l’économie.

Interrogé par Le Monde, Patrick Artus, directeur de la recherche économique chez Natixis, estime que la déflation est là, et bien là, en Europe, et remet la BCE face à ses responsabilités : "Il serait une erreur de croire que la déflation se manifeste uniquement lorsque les prix reculent. Si l'on s'en tient à sa définition stricte, elle se déclenche dès que les taux nominaux se décorrèlent de l'évolution des prix. Ou dit autrement, dès qu'ils ne baissent pas aussi vite que les prix en cas de désinflation".

Bruno Colmant l’écrivait, ironiquement : "A cet égard, on se souvient des hausses de taux d'intérêt mises en œuvre par Jean-Claude Trichet en 2011 au motif que la vigilance s'imposait contre l'inflation… sans savoir s'il faut aujourd'hui en rire ou en pleurer". Et d’interpeller aujourd’hui la BCE face aux taux d’intérêts qui augmentent.

Plus fondamentalement, il faudrait, ajoute-t-il, moins de politiques d’austérité. "Pourquoi préconiser des retours à l’équilibre budgétaire lorsqu’il faut justement accroître temporairement les déficits pour relancer l’économie ? De plus, la réduction des déficits est presque impossible à mettre en œuvre dans une économie sans croissance. L’austérité ou la rigueur risquerait de faire suffoquer toute reprise et de susciter des troubles sociaux". Si cela ne suffit pas, "il faut absolument faire tourner la planche à billets", insiste-t-il.

Mais la politique monétaire européenne ne se modifie pas si aisément. "Il faudrait que l’Allemagne accepte de suivre une autre politique, mais ce n’est pas pour demain", regrette Paul De Grauwe.

Un changement d'orientation en Europe? Peu s'y attendent. Mais les urgences sont là, pour en témoigner, la situation des pays européens en difficulté également.

W. Fayoumi

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK