L'inquiétante pauvreté: portrait de la Belgique par les chiffres

L'inquiétante pauvreté: portrait de la Belgique par les chiffres
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L'inquiétante pauvreté: portrait de la Belgique par les chiffres - © NICOLAS MAETERLINCK - BELGA

Le Bureau du Plan a publié son bilan 2014 sur le développement durable. Résultat : une série d’indicateurs qui reflètent une image de notre société. Notre mode de développement est-il plus durable qu'avant? Le "bien-être" de la population belge a-t-il évolué? Les réponses sont contrastées, certaines montrent surtout la face sombre de notre société.

Les évaluations sur la santé de notre société se résument souvent à la présentation d'indicateurs économiques, tels que la croissance ou le PIB. Si ces derniers constituent une information essentielle à l'usage des décideurs politiques, ils passent sous silence tout un pan de la vie des citoyens, en relation directe avec leur quotidien.

"Le PIB est un bon indicateur pour mesurer l’évolution des activités économiques", explique Nadine Gouzée, économiste au Bureau du Plan. "L’intérêt (ici) c’est de représenter les stratégies politiques, les relier aux objectifs parfois mesurables qui sont pris par nos dirigeants", justifie-t-elle.

Le bilan présente en effet une série d'indicateurs chiffrés, issus d'études disponibles, sur divers thèmes reliés au développement durable de notre société. 25 "indicateurs phares" ont été pris en compte, entre 1992 et 2012-2013. Inclusion sociale, protection de l'environnement, modes de consommation et de production durables, et moyens d'exécution des politiques: des catégories qui balaient le champ social et économique sous l'angle du développement durable. "On couvre un échantillon, la banque de données est beaucoup plus large, mais le choix a été fait sur la base de 15 années de rapportage sur le développement durable", explique Nadine Gouzée.

Les politiques menées ont-elles eu un impact positif par rapport aux objectifs déclarés de nos dirigeants? C'est aussi l'une des questions intéressantes auxquelles tentent de répondre, pour chaque indicateur, les chercheurs du Bureau du Plan. La méthodologie prend en effet en compte l'écart entre les déclarations ou engagements nationaux et internationaux de la Belgique, d'une part, et les résultats sur le terrain de l'autre.

Des évolutions contrastées

Le bilan 2014 présente, d'après les spécialistes du Bureau du Plan, certains aspects favorables et d’autres défavorables à la transition du mode de développement actuel vers un développement durable.

"Comme dans l'Union Européenne, les perturbations provoquées par la crise économique et financière s'étendent en Belgique bien au-delà de l'économie, affectant aussi les tendances sociales, souvent en les aggravant, comme par exemple lorsque le taux de chômage des jeunes recommence à croître. De telles tendances, si elles persistaient, constitueraient un obstacle à cette transition", y explique-t-on.

Et c'est là que le bât blesse: si certains chiffres concernant la préservation de l'environnement présentent une évolution plutôt positive, Certains indicateurs en rapport avec la santé (maladies cardio-vasculaires ou obésité) sont plutôt négatifs, et les indicateurs qui rendent compte de la situation sociale et économique de la population sont en cours de dégradation, et parfois de façon très nette.

Parmi ceux-ci, la pauvreté semble de loin l'aspect le plus inquiétant du document. Mais pas seulement.

Présentation de quelques données sociales du rapport, et commentaires de Philippe Defeyt, président du CPAS de Namur, un spécialiste de la lutte contre la pauvreté au quotidien.

La pauvreté: le point noir

"Le nombre de personnes qui présentent un risque de pauvreté ou d’exclusion sociale continue à augmenter, et ce n’est pas seulement de la pauvreté monétaire mais aussi de la privation matérielle sévère ou un manque d’accès au marché du travail", précise Nadine Gouzée.

Les chiffres récoltés et mis en perspective sont édifiants: depuis quelque quatre années, la pauvreté gagne du terrain. Or, "la Belgique s’est fixé un objectif dans son Programme national de Réforme 2011, 2012 et 2013, à savoir réduire de 380 000 personnes le nombre de personnes exposées à un risque de pauvreté ou d’exclusion sociale entre 2008 et 2018", rappelle le Bureau du Plan. Il s'agit d'un des multiples engagements pris au niveau national et international par notre pays dans le domaine. Conclusion: "Sur la base des données les plus récentes (2012) et selon la méthode d'évaluation utilisée, il est improbable que la cible soit atteinte"...

Commentaire: "C'est une évolution structurelle"

"Ces données ne montrent pas un élément essentiel: l'importante augmentation de la pauvreté chez les moins de 65 ans. Car, nombre de personnes de 65 ans, qui sont prises en compte ici, atteignent la retraite et bénéficient d'une pension plus importante que leurs prédécesseurs. Cela veut dire que la population de moins de 65 ans est encore 'plus pauvre' que ce que les chiffres montrent.

Par ailleurs, il faut souligner que ce n'est pas un résultat immédiat de politiques mises en place, même si les mesures d'exclusion du chômage par exemple, vont avoir une influence. C'est surtout une évolution structurelle de notre système socio-économique, avec comme exemple l'impossibilité de donner un emploi à tout le monde".

Taux de chômage: les jeunes en difficulté

23,7% des jeunes belges sont au chômage. Un chiffre basé sur l'Enquête sur les forces de travail, et qui est à mettre en perspective avec les engagements du gouvernement à réduire le chômage.

Au niveau européen, la tendance observée est la même. Inquiétant: la proportion de jeunes Belges au chômage est désormais légèrement supérieure à la moyenne européenne, qui évolue par ailleurs dans le même sens négatif.

Commentaire: "Il y a un lien direct avec les politiques menées"

"Les chiffres sont probablement plus élevés: le Bureau du Plan se base sur des données européennes qui ne sont pas les mêmes que les données belges. Et dans ce domaine, on peut souligner un lien direct avec les politiques menées. On a été incapable de maintenir cette partie de la population au travail. Il y a de plus en plus une segmentation entre ceux qui sont qualifiés et les autres, ceux qui arrivent à garder un emploi et les autres. Et quand, par exemple, on ne remplace qu'un départ sur trois dans la fonction publique, cela ne peut qu'avoir un impact direct. Le gouvernement a cependant eu de bonnes initiatives, comme le Plan win-win, qui aide certaines catégories à accéder à l'emploi. Mais l'expérience montre que l'impact global de ce genre de mesure est peu important".

Surendettement des ménages: une augmentation sous-estimée

"Entre 2007 et 2010, le nombre de nouveaux avis de règlement collectif de dettes introduits est passé de 12 778 à 17 864. Il est ensuite retombé à 16 093 en 2012. En 2013 il a augmenté jusque 17 671".

Soit une augmentation de plus de 5%, une augmentation continue et presque en pente droite: l'évolution est nette. En ce qui concerne les emprunteurs en défaut de paiement, l'augmentation devrait être plus linéaire aussi. Mais un changement légal a eu pour conséquence une augmentation des emprunteurs au total, ce qui a dilué le nombre de personnes défaillantes.

Commentaire: "Des dépenses de bases impossibles à payer"

"On observe sur le terrain que les dettes ne sont pas liées à des crédits, mais à des factures non payées d'énergie, de soins de santé, de loyer. Au niveau des CPAS, on observe de plus en plus de personnes dont le revenu est inférieur à leurs dépenses de base. Pour les petits revenus, la vie a augmenté, et, en l'absence d'emploi, ou avec un emploi mal payé, ou une diminution des allocations de chômage, cela ne s'améliorera pas. Les indicateurs sous-estiment cet effet".

Et de conclure de façon générale, en ciblant l'immobilisme face aux défis présentés: "Ces résultats socio-économiques ressortent d'une responsabilité collective de ne pas tirer les conclusions d'un certain nombre d'évolutions. C'est le résultat du fait de ne pas prendre de décisions".

Wahoub Fayoumi, avec M. Gassée

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