L'aide sociale supplémentaire a-t-elle été évaluée au doigt mouillé ?

Une crise sociale s’annonce dans les mois qui viennent, cela ne fait aucun doute. Les files bien visibles devant les associations d’aide alimentaire le confirment – tout comme de nombreux CPAS : les demandes d’aide sociale augmentent. Mais quelles demandes, et dans quelles proportions ? Pour l’instant, c’est le flou.

A de nombreuses questions qui se posent aujourd’hui, nous ne pouvons répondre que par – au mieux – des bribes d’information. L’absence de données et parfois leur rétention nous empêchent d’avoir une idée précise de ce qui est à l’œuvre. Un exemple récent : les aides sociales complémentaires.

Il s’agit des très nombreuses aides fournies par les CPAS en " complément " d’un revenu, quel qu’il soit. Pour ne citer que quelques exemples : une nouvelle paire de lunettes, des fournitures scolaires, un colis alimentaire, ou une avance sur allocations de chômage.

Un montant de 15 millions d’euros qui correspond à une hausse de 30% des besoins.

Le Ministre fédéral de l’Intégration Sociale, Denis Ducarme, a annoncé il y a quelques jours avoir débloqué " un montant de 15 millions d’euros, qui correspond à (une) hausse de 30% "estimée des besoins des CPAS en aides sociales complémentaires pour les mois d’avril, mai et juin.

Quels besoins supplémentaires en aides sociales ?

Fort bien, mais d’où viennent ces chiffres ? Première réponse du cabinet Ducarme : " Pour réaliser ces projections, le SPP Intégration sociale s’est basé sur les retours réalisés auprès des CPAS ainsi que sur les évolutions passées ". Autant l’exprimer poliment, nous avions déjà lu des notes méthodologiques plus claires, et plus détaillées.

Après plusieurs échanges, nous ne savons toujours pas précisément comment l’augmentation des besoins a été estimée. Tout juste apprenons-nous que pour " l’enquête ", 25 CPAS ont été contactés (soit 4% des CPAS en Belgique), sans savoir précisément quelles questions leur ont été posées, ni la teneur de leurs réponses.

D’autres éléments auraient été pris en compte, comme l’augmentation des demandes observée dans la foulée de la crise de 2008, et " les dépenses totales en matière d’aide sociale des CPAS". Aucun de ces éléments ne sera jamais détaillé, si ce n’est le " montant global " estimé par le SPP Intégration sociale, des dépenses en aides sociales complémentaires pour tous les CPAS du pays : 176 millions d’euros par an.

Le volume des aides complémentaires est inconnu

Bizarre. Parce que pour le président de la Fédération des CPAS wallons, Alain Vaessen : " Derrière ces aides complémentaires, il y a une multitude d’aides. Il est donc très difficile d’établir un périmètre chiffré, précis".

Le volume des aides sociales complémentaires n’est pas connu, ni détaillé, ni réparti entre les différents types d’aides. On connaît très mal la quantité des aides que l’on donne, à qui on les donne.

L’économiste (et ancien président de CPAS) Philippe Defeyt va plus loin : " Le volume de ces aides sociales complémentaires, déjà en temps normal, n’est pas connu, ni détaillé, ni réparti entre les différents types d’aides. On connaît très mal la quantité des aides que l’on donne, à qui on les donne, comment les différents CPAS gèrent ces aides, et à quelles conditions ".

15 millions, c’est beaucoup ?

" Je ne dispose évidemment pas des informations dont, je suppose, disposent le Ministre Ducarme et son administration ", poursuit-il, " mais, il y a un véritable problème d’information. Ces 15 millions suffiront peut-être. Mais pas grand monde n’est capable de le dire aujourd’hui avec une base statistique un peu fiable. "

Il est en fait impossible de savoir ce que représentent vraiment ces 15 millions d’euros, par rapport à ce qui est réellement dépensé chaque année. Nous sommes en présence d’une estimation basée sur des estimations. Difficile donc de faire un lien clair entre une augmentation estimée de 30% et le montant de 15 millions d’euros annoncé.

Des estimations… Mais sur quelles bases ?

En matière sociale, les statistiques sont insuffisantes.

Soyons de bon compte, ce n’est pas le fait de réaliser une estimation qui pose ici question. Les incertitudes sont tellement nombreuses quant à l’ampleur et la durée de la crise que nous vivons, qu’il est normal d’estimer ses conséquences, avant d’être en mesure de les objectiver de manière précise.

Bientôt des chiffres basés sur un état de fait

Le cabinet du Ministre Ducarme précise d’ailleurs que les estimations ont été faites "dans de courts délais " et qu’un " monitoring est également mis en place pour affiner les analyses et pouvoir répondre au mieux aux évolutions des besoins ". " Nous y travaillons", confirme d’ailleurs Alain Vaessen, " nous venons de démarrer un suivi mensuel, un chiffrage en temps réel. Ces 15 millions sont un premier message". Des chiffres basés sur un état de fait devraient donc arriver dans les semaines qui viennent.

Ce qui n’empêche pas Philippe Defeytde considérer qu’en matière sociale, " les statistiques sont insuffisantes. Pour répondre à une question très précise : de combien augmente la demande qui s’adresse aux CPAS ? ", nous étions démunis avant la crise, et à ma connaissance, nous le sommes encore aujourd’hui ".

On pourrait faire beaucoup mieux pour vouloir savoir.

Le sociologue et économiste Ive Marx, insistait d’ailleurs récemment sur ce point dans De Tijd. Selon lui, L’Economic Risk Management Group " sait tout des problèmes de liquidité et de solvabilité (des entreprises), mais si j’étais responsable politique, je voudrais savoir : comment vont les gens ? ".

Et de donner sa propre réponse dans la foulée :" Nous ne savons pas. Et nous pourrions faire beaucoup d’efforts pour vouloir savoir. Les données sont éparpillées entre les fonds maladie, les différentes institutions de la sécurité sociale, l’ONEM, l’INAMI, les CPAS, etc. Il faut canaliser ces données […]. Techniquement c’est possible si tout le monde est incité à les transmettre rapidement ".

Transparence et doigt mouillé

Des informations sont volontairement non diffusées

Les aides sociales complémentaires ne sont donc qu’une illustration. Et les questions sont nombreuses : Comment les pertes de revenus sont-elles actuellement réparties au sein de la population belge ? Certains groupes vulnérables sont-ils plus touchés que d’autres ? Combien de personnes bénéficient de l’assurance maladie, en lien avec le Covid-19 – ont été absentes pour des raisons médicales, et pendant combien de temps ?

" Des informations sont volontairement non diffusées ", se désole Philippe Defeyt. " L’ONEM par exemple, refuse de donner les statistiques détaillées du chômage partiel, qui concernent au moins un million de personnes. L’ONEM réserve les données aux décideurs – pas aux chercheurs ni au grand public. C’est un vrai problème ".

" Obscurantisme statistique "

Vérification faite, l’ONEM n’a effectivement toujours pas publié les chiffres détaillés du chômage temporaire du mois… De mars. Seules celles de février sont disponibles, dans ses statistiques interactives. C’est-à-dire… Avant le début du confinement. L'ONEM a en fait annoncé suspendre la publications de ses statistiques sur le chômage temporaire.

En Belgique, à certains égards, on peut parler d’une forme d’obscurantisme statistique.

Et pour Philippe Defeyt,"c’est dommage, parce que nous avons besoin d’informations pour piloter la crise sociale, comme nous avons besoin d’informations pour piloter la crise économique. Parfois, les informations n’existent pas – comme dans le cas des aides des CPAS, parfois les informations ne sont pas disponibles parce qu’il a été décidé de ne pas les rendre disponibles ".

" En Belgique, à certains égards, on peut parler d’une forme d’obscurantisme statistique. Les chercheurs ne devraient pas avoir à mendier des informations ".

Le problème, en somme, est le suivant : soit des données sérieuses existent et ne sont pas accessibles, ce qui rend toute vérification impossible, soit il n’y a pas de données sérieuses, et des décisions politiques sont prises en partie au doigt mouillé. Entre ces deux extrêmes, un mélange des deux problèmes se pose : celui de la transparence et celui des bases, fiables ou non, sur lesquelles reposent certaines décisions politiques.

Le taux de pauvreté pourrait bientôt… Reculer

Tout ceci n’est-il qu’affaire d’obsédés des chiffres ? Avons-nous réellement besoin d’indicateurs précis ? Répondons par l’absurde à cette question. Imaginons que, faute de données détaillées sur les conséquences sociales du Covid-19, nous nous en remettions au seul" taux de pauvreté ". Ce taux mesure la proportion des Belges qui ont un revenu inférieur à 60% du revenu médian.

Il n’est pas farfelu d’imaginer dans les mois qui viennent et en fonction des baisses de revenus dans la population belge, quel le revenu médian baisse, et que le taux de pauvreté soit… En recul. Ce qui en dirait bien sûr plus sur le manque de fiabilité du seul indicateur " taux de pauvreté ", que sur la réelle évolution de la privation matérielle en Belgique. Qui oserait alors affirmer, au doigt mouillé, que la pauvreté a reculé ?

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