Inégalités: les calculs d'Oxfam sévèrement critiqués, l'ONG riposte

Inégalités: les calculs d'Oxfam sévèrement critiqués, l'ONG riposte
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Lundi dernier, Oxfam publiait un rapport aux conclusions choc, qui annonçait que d’ici 2016, les 1% les plus riches posséderaient plus de la moitié des richesses du monde. Si personne ne conteste que les inégalités ont atteint un niveau moralement interpellant, nombreuses ont été les critiques d’économistes sur le bien-fondé de la méthodologie et des conclusions de l’ONG. Laquelle a riposté dans la foulée.

Nous en faisions mention sur notre site dès ce lundi: un rapport d’Oxfam fait état d’une répartition des richesses ultra-inégalitaire dans le monde. Selon ce rapport en effet, 1% les plus riches détiennent 48% des richesses totales. Et selon les calculs d’Oxfam, la situation va s’empirer faisant en sorte que lesdits 1% détiennent plus de la moitié des richesses du monde dès l’année prochaine.

Or, comme le relevait Slate, "depuis plusieurs années, des journalistes et économistes critiquent la méthode employée par l’ONG". La critique n'est donc pas neuve et s'est une nouvelle fois fait entendre, par le biais de plusieurs voix (et pas forcément de farouches adversaires d’Oxfam) qui ont dénoncé ce rapport comme donnant des chiffres biaisés (voire plus) concernant la réalité des inégalités et des patrimoines.

En résumé, le principal reproche adressé à Oxfam est de se baser sur le rapport élaboré par Crédit Suisse sans en expliciter la méthodologie et donc en reprenant, par ricochet, les travers.

Dans ce document, le Global Wealth Databook, il est question de "patrimoine net", relèvent plusieurs observateurs, dont le professeur d’économie Alexandre Delalgue.

Patrimoine net négatif

Le patrimoine net d’un individu correspond à la somme de ses actifs moins leurs dettes éventuelles. Une personne endettée à une hauteur supérieure à son patrimoine est donc considérée comme plus pauvre que quelqu’un qui n’a rien mais n’est pas endetté. "Selon ce mode de calcul, un étudiant américain à Harvard, qui a pris un crédit pour faire ses études, est plus pauvre qu'un réfugié syrien qui cherche à survivre dans les montagnes libanaises. La personne la plus pauvre du monde n'est pas un Africain affamé : c'est Jérôme Kerviel, qui depuis sa condamnation doit environ cinq milliards d'euros à la Société Générale, ce qui lui vaut le patrimoine net le plus bas du monde, à moins 5 milliards", précise Alexandre Delaigue pour illustrer les problèmes que pose d'après lui cette méthode de calcul.

Dès lors, étant donné le nombre de personne endettées, "même si vous n'avez rien, vous appartenez déjà aux 70% les plus riches", selon l’économiste. Et appartenir aux fameux 1% nécessiterait alors un patrimoine net de 650 000€, explique cet expert. 

Autre reproche qui est adressé à Oxfam, celui d’avoir effectué des extrapolations linéaires sur base des tendances actuelles. Comme le relève Business Insider, ceci n’a que peu de pertinence scientifique, le futur étant difficile voire impossible à prédire. En résumé, cette extrapolation est tout à fait envisageable mais au même titre que son exact contraire et que toutes les tendances intermédiaires entre ces deux cas de figure.

Oxfam répond à ses détracteurs

"Nous sommes confiants dans le fait que nos statistiques offrent une illustration réaliste de l'état de l'inégalité dans le monde d'aujourd'hui", a réagi Oxfam ce mardi, ayant visiblement anticipé certaines critiques. "Personne ne conteste le fait que les 1% les plus riches de la population mondiale possèdent pratiquement la moitié des richesses globales", rappelle le texte qui nous a été transféré par l'attaché de presse de l'ONG.

Toutefois, l'organisation ne demande pas à être crue sur parole. Elle rappelle simplement que Christine Lagarde, la directrice générale du FMI, y fait fréquemment référence ou encore que l'économiste en chef de la Bank Of England a lui-même avalisé ces chiffres.

Ensuite, Oxfam précise qu'une "écrasante majorité" des 50% les plus pauvres (tels que définis par les chiffres dont elle fait usage dans son rapport) est composée de personnes avec peu ou pas de patrimoine du tout. "90% de ces personnes" sont originaires d'Afrique, d'Asie du Sud-Ouest, d'Inde, de Chine et d'Amérique Latine.

Concernant la critique du patrimoine négatif, Oxfam précise que les individus concernés par ce cas de figure au sein des 10% les plus pauvres représentent à peine un quart de pourcent (0,26%) de la richesse globale, soit une statistique que l'on peut qualifier, en termes statistiques, de négligeable. Pas de nature à remettre en cause les conclusions du rapport en tout cas, se défend l'ONG.

Elle rappelle en effet que tout ceci ne remet pas en cause le constat selon lequel les plus riches possèdent bien une part complètement démesurée des richesses globales (48% pour le 1% des plus riches, 87% pour les 10% les plus riches).

"Mettez les extrapolations de côté si vous voulez, il reste toujours 48% des richesses globales aux mains des 1% les plus riches"

Enfin, pour ce qui est des extrapolations abusives, le document qui nous a été transmis explique que la tendance est nettement à la hausse des inégalités depuis la crise boursière de 2009 et que la tentative d'extrapolation se base sur ce constat. "Mais mettez les extrapolations de côté si vous voulez, il reste toujours 48% des richesses globales aux mains des 1% les plus riches, c'est un fait aujourd'hui", insiste Oxfam.

Si des éléments de la méthodologie du Crédit suisse, reprise par Oxfam, méritent d'être critiquées, elles ne semblent donc pas fondamentalement remettre en cause les conclusions du rapport de l'ONG. 

"Je pense que ces critiques, bien qu’elles soient exactes sur certains points, sont globalement injustes et excessives, et dans certains cas dérisoires", résumait ainsi l'économiste Jean Gadrey, professeur honoraire à l'Université de Lille. Pour ce dernier, les chiffres d'Oxfam sont "imparfaits sans le moindre doute", mais "sont défendables et honnêtes, en ce sens qu’ils sont transparents sur la méthode (ce qui facilite d’ailleurs les critiques…) et qu’ils s’appuient sur les meilleures sources disponibles à ce jour". Fussent-elles, elles-mêmes, éminemment critiquables. 

@julienvlass

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