Enseignement: "Il faut en finir avec la division entre formations intellectuelles et manuelles"

Olivier Marchal est directeur de la cité des métiers de Charleroi. Autant dire que sur la formation et l’orientation, il en connaît un rayon. Et pour lui, il faut en finir d’urgence avec le clivage entre enseignement général et qualifiant. Mais aussi en finir avec l’organisation par années scolaires. L’enjeu ? Moins de "gâchis" économique, sociétal, et dans les trajectoires personnelles. Et plus d’innovation et de compétitivité de la main-d’œuvre.

Est-ce que l’on a trop longtemps scindé formation intellectuelles et manuelles?

Nous vivons aujourd’hui les conséquences de ce clivage très ancien. Avec, à la clé, un énorme gâchis. La société produit des individus qui utilisent une partie, ou l’autre, de leur cerveau. En quoi est-ce un gâchis ? Regardons la réalité : un élève sur deux qui étudie dans le qualifiant n’exercera pas de métier dans le secteur dans lequel il étudie, un élève sur deux en première année universitaire va rater son année parce qu’il n’a pas fait le bon choix, ou qu’il n’a pas trouvé la voie qui lui convient le mieux. On s’aperçoit aussi, en France, qu’un artisan sur cinq qui s’installe, a un diplôme de master – et dans ces cas de retour à l’artisanat, il y a la possibilité de passer par le Forem ou l’IFAPME, pour redécouvrir des métiers qu’en fait, l’enseignement n’avait pas proposé au préalable.

Je suis toujours surpris de la capacité que certains parents ont à penser que leurs enfants sont meilleurs que ceux des autres

Comment cette division intellectuel/manuel se traduit-elle à l’école, dans l’enseignement?

L’école ressemble aux besoins de la société, elle a été construite pour répondre à ces besoins, notamment de structuration du marché du travail. Mais le marché de l’emploi évolue tellement rapidement, il s’est mondialisé, et l’enseignement doit pouvoir changer lui aussi. Or, l’école est encore ancrée dans ce clivage, avec d’un côté le général – et l’intelligence abstraite – et pour ceux qui ne sont pas faits pour cela, un processus socialement violent de disqualification, de relégation, vers des filières extrêmement dévalorisées de l’autre. Cela, alors même que l’on veut donner une image positive des métiers techniques, que l’on a besoin de l’intelligence technique pour l’essor de la Wallonie.

L’innovation est permise par l’hybridation des savoirs, le mélange des genres et le mélange des gens

Cela signifie que selon vous, l’idée du tronc commun jusqu’à 15 ans, dans une " filière" commune, serait une très bonne chose ?

Tout qui a travaillé un jour dans l’innovation en entreprise, sait que cette innovation est permise par l’hybridation des savoirs, le mélange des genres et le mélange des gens. Or c’est bien sur le terrain de l’innovation, bien plus que sur celui de la production, que la Wallonie va devoir gagner la course à la compétitivité. Et en ce sens, l’hybridation des contenus – nous en sommes aux prémisses, cela pourrait aller beaucoup plus loin – fait entrer dans la grille des programmes scolaires, de nouvelles matières. Et ces matières deviennent en quelque sorte légitimes, dignes d’être enseignées à tout le monde. Mais ça ne réglera pas tout. Parce que l’enseignement a été construit sur des bases organisationnelles.

L’organisation par année est une injustice terrible

Et c’est une réalité à regarder en face. Il y a une injustice terrible qui fait qu’un enfant né le 31 décembre d’une année, va avoir un an de moins pour apprendre le même contenu, que son copain né le 3 janvier. Rien dans la construction du cerveau, de notre biologie, ou dans notre pédagogie biologique, ne doit nous condamner à avoir un an de moins pour apprendre. Et du coup, le tronc commun est source d’angoisse chez certains parents, qui pensent que leurs enfants vont être tirés vers le bas. Que ceux qui ont des difficultés vont ralentir les autres ou faire baisser le niveau. Je suis à titre personnel toujours surpris de la capacité que certains parents ont à penser que leurs enfants sont meilleurs que ceux des autres. Mais si on casse cette idée d’année scolaire, si on arrête de fonctionner avec cette échéance du mois de juin où tout le monde doit avoir appris la même chose, faute de quoi il y a sanction – redoublement, on aura fait un sérieux pas en avant.

Pour fluidifier le parcours scolaire de chacun, de manière individualisée ?

Les outils numériques existants nous le permettent, techniquement.

Cela va demander un vrai changement de mentalité.

Elles sont en train de changer. Dans de nombreuses écoles primaires et secondaires. Et dans ce tronc commun, il y a notamment la CPU, certification par unité. Qui permet de "modulariser", de mieux valoriser et rendre possible les parcours et apprentissages multiples.

Nous fonctionnons encore trop en certification par diplômes, qui donnent accès ou non à un métier ?

Le directeur de Molengeek a encore expliqué il y a quelques jours (aux Etats généraux du numérique, à Charleroi) qu’il n’avait pas le diplôme d’informaticien. En tant que créateur d’une boîte informatique, il arrivait à obtenir des marchés, mais pas à décrocher un travail comme informaticien au sein d’une autre entreprise, faute de diplôme. Il y a, en Belgique, beaucoup plus de gens qui ont des compétences informatiques que de gens qui ont un diplôme en informatique. Or, les entreprises peinent à recruter, et le matching ne se fait pas, parce que l’on ne sait pas valider des compétences disponibles, mais non "valorisables". Le tronc commun est donc aussi une opportunité de créer des individus polyvalents, polytechniques, avec des intelligences diverses.

Et l’un des enjeux c’est la compétitivité de la main-d’œuvre belge ?

Nous avons un vrai défi d’innovation dans les entreprises, et un problème de bonheur au travail. Du burn-out au bore-out, on se rend compte que, grosso modo, ils sont rares, ceux qui sont heureux au travail. L’objectif c’est d’avoir des gens heureux au travail, qui participent à l’essor de la Wallonie, avec toutes leurs compétences et leurs talents.

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