Henri Sterdyniak: "Il y a un risque d'implosion de l'Europe"

L'austérité en Espagne provoque la colère des citoyens
L'austérité en Espagne provoque la colère des citoyens - © AFP PHOTO / DOMINIQUE FAGET

Un "économiste atterré" au micro de Matin Première, pour analyser la situation dans le sud de l’Europe. Henri Sterdyniak, qui tire depuis longtemps la sonnette d’alarme au sein de ce collectif d’économistes en rupture avec le discours dominant, n’est pas optimiste. Il faut une rupture dit-il. Mais les pays du nord en veulent-ils ?

Tout ce qui s’est décidé au début de l’été pour tenter de sortir l’Europe de la crise profonde dans laquelle elle se trouve n’aurait donc été qu’un feu de paille ? L’inquiétude en tout cas a repris le dessus…

"Effectivement, le constat est  assez atterrant", attaque-t-il d’emblée. "L’Europe est incapable d’avoir une stratégie de sortie de crise". Dans le même temps, poussée par les pays du nord, elle impose une austérité aveugle aux pays du sud, qui les plonge encore plus dans la récession, et de surcroît les marchés continuent à spéculer sur la sortie de l’euro de certains pays, détaille-t-il. "La zone euro craque de toutes parts…"

Le nouveau plan d’austérité du gouvernement Rajoy en Espagne ne trouve évidemment pas grâce à ses yeux. "On demande à l’Espagne des efforts démesurés, qui représentent grosso modo quatre points de PIB en 2012, 2013 et 2014 ; donc c’est un poids énorme sur le niveau de vie de la population", et ces mesures, affirme-t-il, vont aggraver la situation. "Et puis de l’autre côté, on prend des mesures dites de libéralisation qui sont censées booster la croissance. C’est la théorie de la Commission européenne : il existerait des mesures miracles du genre permettre aux entreprise de licencier plus facilement qui boosteraient la croissance… Je ne pense pas que ça peut marcher, je ne pense pas que l’Espagne, qui a 25% de chômeurs, a besoin de licenciements plus faciles". Et Henri Sterdyniak de dénoncer le maintien d’une logique "d’austérité épouvantable, qui ne rétablissent pas la situation".

Scénario de rupture avec la transition écologique en toile de fond

Pour sortir de l’impasse, l’économiste français voit deux solutions dans la zone euro. "La première c’est que des pays du sud partent, ce qui leur permettra de dévaluer massivement et de repartir à zéro en faisant défaut sur leur dette", une option qui n’est pas sans difficulté. "La seconde solution, c’est une rupture complète dans la stratégie de la zone euro, qui passe par le fait que les pays du nord et la BCE acceptent de garantir les dettes publiques telles qu’elles sont actuellement, qui se donne pour objectif que l’Espagne puisse se financer à 1,5% comme l’Allemagne actuellement, et non pas à 6 ou 7% ; et que l’on mette en place une stratégie de sortie de crise qui suppose plus de demandes en particulier dans les pays du nord, qui suppose plus de protection sociale, plus de salaire et surtout un effort d’investissement productif pour préparer la transition écologique". Au final, avance-t-il, "on a le choix entre une rupture à l’intérieur de la zone euro ou une rupture de stratégie, parce que la stratégie libérale mise en œuvre actuellement ne fonctionne pas."

Henri Sterdyniak pointe un risque : celui que l’Europe soit de plus en plus impopulaire, qu’elle devienne synonyme de reculs sociaux alors même qu’elle n’enverrait aucune impulsion vers une stratégie de croissance. "Il y a un risque d’implosion de l’Europe, et dans les pays du sud, il y a un problème de cohésion sociale". La Grèce, l’Espagne, le Portugal sont complètement ravagés par des politiques d’austérité, ce qui ne manque pas d’exacerber les tensions : "En Grèce on a la montée du parti d’extrême droite, et en Espagne on a la montée du nationalisme régional… Tout cela est extrêmement préoccupant".

Etat vertueux ou Etat égoïste ?

Henri Sterdyniak ne croit par contre pas à l’hypothèse de la sortie de l’euro non pas d’un "grand malade" comme la Grèce (le "grexit"), mais d’un "élève vertueux" comme la Finlande (le "fixit"). "S’ils sortent, leur monnaie s’apprécierait fortement et ils auraient des problèmes de compétitivité". Le problème, souligne l’économiste, "c’est qu’ils n’ont pas une stratégie cohérente avec leur appartenance à la zone euro. Les pays du nord de l’Europe ne peuvent pas avoir une stratégie perpétuelle de recherche de la compétitivité au détriment de leurs partenaires européens. Ils ne peuvent pas vouloir accumuler des excédents et se plaindre ensuite que les autres sont déficitaires…". Il faudrait donc un véritable "tournant" mais "ces pays sont très contents d’eux, sont très contents d’accumuler des excédents sous prétexte de préparer le vieillissement de leur population et donc ça crée une tension insupportable dans la zone euro".

Henri Sterdyniak redoute une stagnation économique "à la japonaise", une décennie perdue... Le désengagement de Mittal en Belgique mais aussi en France est à ses yeux exemplatif d'entreprises qui "pensent qu'il n'y a rien à faire en Europe". Et de pointer aussi l'absence de politique industrielle en Europe, "qui se laisse petit à petit manger par ses concurrents", alors qu'elle devrait investir, en particulier, dans les industries innovantes pour faire face au défi de la transition écologique.

T.N.

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