Guerre 14-18 : "Il y a une amnésie économique dans les commémorations de la Grande Guerre"

Les commémorations vont s’enchaîner ce week-end pour la centenaire de la fin de la Première Guerre Mondiale. Récits de batailles, de tranchées, de victimes et de survivants sont abondants. Au rayon " économie ", par contre, rien – ou très peu. Quelques allusions à une industrie belge décimée sous l’occupant, à des douilles de cuivre provenant des mines colonisées du Katanga. Entretien avec Kenneth Bertrams professeur d’histoire économique à l’ULB.

Sommes-nous des amnésiques de l’économie quand nous nous retournons vers des événements historiques ?

Absolument. Il est clair que sur le plan économique la première guerre mondiale n’a pas suscité une déferlante de commémorations ; et même dans la mémoire collective, elle est très peu présente, surtout quand on la compare à tout ce qui se fait pour les commémorations d’ordre politique. Et c’est un peu normal, de se souvenir d’abord des victimes et des blessés. Mais il y a aussi énormément à apprendre de l’économie.

Qu’est-ce que cette amnésie liée à l’économie nous empêche de comprendre aujourd’hui ?

Elle nous empêche de comprendre que la fin de la Première Guerre Mondiale n’est pas uniquement une fin mais aussi le début de quelque chose d’autre. De plus en plus d’historiens – et je me range parmi eux - estiment que la fin de la guerre 14-18 inaugure une matrice, une nouvelle manière d’organiser l’économie.

En clair, l’idée, c’est qu’il y a un triangle entre les pouvoirs publics, les industriels, et les experts. Ce triangle va se mettre en place durant la Première Guerre, et va se stabiliser dans la période de paix qui va suivre ; Et ce nouveau triangle est l’amorce  d’une nouvelle façon d’organiser l’économie.

14-18 préfigure la destinée économique de la Belgique ?

Absolument. La manière dont la recherche et la science essaient de modifier le développement économique, connait ses premiers balbutiements durant la guerre elle-même. On pourrait parler longuement d’armes chimiques… Les terme même d’ "innovation " et de "perfectionnement technologique" font leur apparition dans l’après-guerre. Et dans les années 20 et 30, une compétition entre nation s’installe pour être le premier.

"On croit mourir pour la patrie , on meurt pour des industriels ". La citation d’Anatole France est régulièrement exhumée, aujourd’hui encore. L’industrie belge s’est développée pendant la guerre 14-18 ?

Alors là il faut tordre le cou à deux idées reçues. D’abord, l’industrie belge n’a certainement pas profité du conflit. Vu les conditions d’occupation, vu les dégâts infligés à certaines industries, ça n’a pas été un moment très profitable. Et surtout la population n’a pas été un renfort sur le marché domestique pour la consommation et le développement de l’industrie belge.

Ensuite, on entend, souvent, dans un autre registre, des discours qui mentionnent une économie de la souffrance totale, des dévastations, des démontages et destructions d’industries. Des travaux récents ont plutôt tendance à nuancer le tableau, et à montrer que, certes, il y eu des démantèlements. L’industrie a beaucoup souffert, mais quand on y regarde d’un peu plus près, c’est dans certaines industries de pointe uniquement qu’il y a eu des transferts vers l’Allemagne, des démontages.

Il y a eu une forme de propagande d’après-guerre – très clairement liée aux réparations qui ont dû être négociées lors du traité de Versailles. On a exagéré le tableau pour faire payer plus à l’Allemagne que ce qu’elle n’avait fait.

La Belgique a caricaturé sa destruction industrielle ?

Il faut être prudent, mais je dirais que oui. Comme tous les autres pays, la France en tête, pour montrer à Versailles qu’elle avait besoin de plus d’argent. S’il y a un bien un critique de la Belgique à l’époque, c’est l’économiste britannique John Maynard Keynes. Il dit alors que la Belgique n’a, à ce moment-là, pas du tout vocation à être remboursée comme elle tend à le faire croire. Et il va même recalculer les estimations de réparations des uns et des autres. Parce que son point de vue général c’est que l’on fait trop payer à l’Allemagne…et que la Belgique fait partie de ceux qui prétendent excessivement.

Ça veut dire que la Belgique, avec une posture victimaire exagérée, a en partie engendré des frustrations économiques en Allemagne, et donc aussi conduit indirectement à la seconde Guerre Mondiale ?

Parmi beaucoup d’autres facteurs, absolument. A commencer par l’occupation de la Ruhr, qui va s’organiser avec le concours de troupes françaises. Il est clair que le sentiment de frustration et d’humiliation est un ferment essentiel des partis nationalistes allemands qui s’organisent- parfois très tôt, dès les années 20. Et c’est élément un essentiel de la stabilisation du parti national-socialiste. La crise économique de la fin des années 20, très dure, dans une Allemagne dévastée économiquement, va déclencher la suite. Dans un séquençage chronologique, il y a, au début, cette posture dont la Belgique fait partie pour faire payer l’Allemagne, et une responsabilité collective au déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale.

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