Grande distribution: « La Belgique n'est pas prête à faire face à la digitalisation »

Grande distribution: « La Belgique n'est pas prête à faire face à la digitalisation »
Grande distribution: « La Belgique n'est pas prête à faire face à la digitalisation » - © Tous droits réservés

Des perquisitions ont eu lieu lundi après-midi au siège belge de l'enseigne Carrefour, qui est situé en Région bruxelloise, à Evere. L'autorité belge de la concurrence enquête sur des pratiques anticoncurrentielles ; des enseignes auraient conclu une alliance d'achat relative à des produits de grande consommation.

Pierre-Alexandre Billiet, le CEO de Gondola Group, une plateforme dédiée à la grande distribution, était l'invité de Matin Première ce mardi.

Selon vos infos, que se passe-t-il en ce moment dans le milieu de la grande distribution ?

« La grande distribution, ce n'est un secret pour personne, est en pleine transformation. C'est un secteur qui a connu des années de gloire pendant les années 80, 90 et 2000, puis avec cette fameuse vague de digitalisation, doit complètement se réinventer et essaye aujourd'hui de chercher diverses manières pour réussir à se transformer, à rester rentable et à rester pertinent par rapport au consommateur, qui a quand même beaucoup plus de demandes, et des demandes qui ne sont pas toujours hyper compatibles, c'est-à-dire en même temps la durabilité, en même temps des prix bas, en même temps de l'emploi local, en même temps de l'e-commerce, sur Internet, au niveau international. Là je ne fais que commencer la liste ».

Mais il faut quand même garder de la concurrence entre les différents groupes de distribution. Quelles sont les règles en Europe et en Belgique concernant cette concurrence ?

« Il y a un libre transport des biens et des personnes en Europe et on vit effectivement dans une démocratie qui est complètement concurrentielle, c'est-à-dire qu'il y a une concurrence libre. Il faut savoir qu'à travers tout ça, la grande distribution et les marques se sont organisées au niveau international et ont des centrales d'achats internationales.

Pourquoi ? Parce que des petits pays comme la Belgique ne sont pas assez représentatifs pour des grandes multinationales et tomberaient en dehors du panier, que ce soit au niveau des prix d'achat, des plans marketing ou des plans de communication, etc. La Belgique, étant donc un pays trop petit, est essentiellement organisée à travers des centrales d'achats européennes. Et c'est là que se font les grands accords entre les marques et les distributeurs pour la totalité de l'Europe, et les petits pays comme la Belgique vont impliquer des petits plans marketing au niveau local ».

Quel intérêt les distributeurs auraient-ils à se mettre d'accord au niveau belge ?

« Les distributeurs, comme on l'a mentionné, sont aujourd'hui essentiellement à la recherche de rentabilité à très court terme. Pour vous donner une idée, la marge nette d'un distributeur aujourd'hui est de moins de 1%. Donc, c'est aujourd'hui un secteur qui, économiquement, doit complètement se réinventer. S'ils essayent de trouver 1001 manières différentes, il faut savoir qu'il y a une énorme complexité.

Il s'agit de contrats commerciaux qui étaient vraiment d'application dans le siècle passé, dans les années 90, les années 2000. Il faut donc s'imaginer des milliers d'accords bilatéraux pour chaque distributeur. Un supermarché, c'est à peu près 20 000 produits différents. Pour faire simple, vous imaginez 20 000 contrats différents. Ça veut donc dire qu'aujourd'hui, entre les distributeurs et les marques, ils essayent de trouver des plans de marketing d'application pour la Belgique, mais tout ça est encadré au niveau européen ».

Mais si on imagine une entente entre distributeurs, il y a quand même des gens qui sont lésés : soit les producteurs, les fournisseurs, soit nous, les consommateurs, qui payons des prix qui sont déjà négociés en avance entre Carrefour et d'autres chaînes de distribution ?

« Il y a déjà eu ce genre d'accords. Si vous regardez un peu dans le passé, il y a des accords qui ont été passés et aussi bien les marques que les distributeurs ont payé des amendes assez importantes, plus de 30 millions chacun en 2015. Il y a également eu des affaires dans le passé au niveau du tabac, au niveau des produits esthétiques, etc.

Qui est lésé ? Fondamentalement, ce sont les marques qui, elles, ne sont pas intégrées dans ces accords, ce sont d'autres distributeurs qui n'ont pas pu profiter des mêmes conditions, et c'est le consommateur qui aurait éventuellement pu payer un peu moins dans ce cas-ci, sur des produits de consommation et qui payent plus dans son magasin que s'il y avait une concurrence ardue ».

Le marché belge est-il un marché particulier par rapport au reste des marchés en Europe, quand on compare avec la France, l'Allemagne ou les Pays-Bas, qui nous entourent ?

« C'est un marché excessivement difficile. La Belgique est un tout petit pays, donc on perd déjà là en compétitivité. En plus, au niveau du régulateur, on ne nous fait pas de cadeau. Il faut savoir qu'aujourd'hui le Belge achète pour 10 milliards de produits à l'étranger — ça veut dire dans des pays limitrophes. Par exemple, quand on a eu la hausse des accises, les Belges n'ont pas bu moins d'alcool, ils ont tout simplement été acheter leur alcool en France ».

Il y a quand même un paradoxe : c'est un pays très complexe, vous l'avez dit, notamment pour toutes les normes sociales, mais c'est aussi un pays qui attire puisque Carrefour est venu investir et a racheté GB, puisque Albert Heijn, les Hollandais, sont venus s'installer et ils ont ensuite réussi à racheter ou à fusionner avec Delhaize, puis il y a Jumbo, qui est une autre chaîne néerlandaise, qui va arriver très prochainement au nord du pays. Pourquoi est-ce si attirant ?

« Historiquement, la Belgique a toujours eu des entreprises brillantissimes. Regardez l'histoire de la Société Générale, tout ce qui s'est passé, etc. Historiquement, nous avons des entreprises qui sont très compétitives, ce qui est dû à cette complexité du pays. Donc, pour un distributeur étranger, c'est excessivement intéressant de reprendre une boîte belge, parce qu'elle est organisée et elle est engagée par rapport à cette complexité. C'est donc très intéressant.

Par contre, par rapport à l'avenir, nous ne sommes aujourd'hui pas du tout organisés pour faire face à cette vague de digitalisation et pour réorganiser ces 650 000 emplois en grande distribution. Et je ne parle même pas des marques. Il y a pas mal de grandes marques qui sont aujourd'hui actives en Belgique et qui emploient très peu de personnes. Tout ça, à un certain moment, risque de se retourner contre ce petit pays qu'est la Belgique parce que nous ne sommes pas organisés et nous ne sommes pas prêts pour faire face à l'avenir ».

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK