Fermeture de Ford Genk "pire que la fermeture des mines"

Fermeture de Ford Genk "pire que la fermeture des mines", les réactions affluent
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Fermeture de Ford Genk "pire que la fermeture des mines", les réactions affluent - © Tous droits réservés

L'annonce de la fermeture en 2014 de l'usine Ford à Genk a fait l'effet d'un coup de massue pour les travailleurs et pour l'ensemble de la région. Les partenaires sociaux et les politiques réagissent, parfois durement.

Le président de la section limbourgeoise du métal du syndicat socialiste ABVV-FGTB, Rohnny Champagne, a réagi durement mercredi en estimant que la direction de Ford avait mangé sa parole. "Il y a 5 ans, nous nous sommes rendus à la maison mère à Cologne. La direction nous a assuré alors que le site de Genk resterait ouvert. C'est une véritable catastrophe pour de nombreuses familles".

"Nous avons tenté, avec la direction locale, de mettre sur pied un plan d'avenir. Nous devions économiser 12% sur nos coûts afin de pouvoir produire d'autres modèles. Je pensais que le plan tenait la route mais je constate que Ford n'est pas un partenaire digne de confiance. Cela explique aussi que la direction européenne n'ait pas eu le courage de se déplacer aujourd'hui. Cela fait mal. Mais nous devons garder notre calme, car je pense qu'il va nous falloir du temps pour régler cette situation", s'est encore exprimé le syndicaliste.

Rohnny Champagne pense en premier lieu à un scénario de relance, via un nouveau propriétaire, comme ce fut le cas avec Nedcar. "J'ai dans l'idée de tout tenter pour permettre la relance de l'activité. Mais, nous ne pouvons pas en discuter car la direction (NDLR: européenne) est absente".

Difficile de retrouver un emploi

Les travailleurs de Ford Genk auront plus de difficultés à retrouver un emploi que ceux de Renault Vilvorde en 1997, affirme l'économiste Paul De Grauwe qui estime aussi que le monde politique n'aurait pas pu empêcher la fermeture. "Ceux qui accusent aujourd'hui les politiques le font plus par frustration qu'à la suite d'une analyse objective", explique-t-il.

La surcapacité et la baisse de la demande en Europe constituent, selon Paul De Grauwe, les principales raisons de la décision de Ford de fermer l'usine de Genk. Paul De Grauwe ne s'avance pas à donner des raisons pour lesquelles c'est la Belgique qui est touchée. Mais pour lui, les coûts salariaux n'ont joué aucun rôle. "Au vu des chiffres que j'ai eu sous les yeux, il s'avère que les coûts salariaux directs à Genk sont relativement bas", selon le professeur qui précise encore que si les coûts salariaux sont élevés dans notre pays, sa productivité l'est aussi.

Que vont devenir les plus de 40 ans ?

Tino La Mela, 55 ans travaille depuis 37 ans à l'usine Ford de Genk. Il s'attendait ces dernières années à l'annonce d'un tel drame social alors que Ford a annoncé mercredi son intention de fermer le site de Genk. "A partir du moment où une entreprise te paie pour t'asseoir, tu en sais déjà assez et tu te rends compte qu'elle est en chute libre", déclare le quinquagénaire, en chômage économique comme ses collègues pour cause de surproduction. "Aujourd'hui je suis sans voix. Je suis en fait en âge de partir en retraite anticipée, mais je me demande ce que vont devenir les plus de 40 ans", confie-t-il. Cet homme de Houthalen-Helchteren annonçait régulièrement à ses collègues que l'usine de Genk allait fermer ses portes, mais ceux-ci réagissaient avec incrédulité. "Je travaille ici depuis 37 ans. Je savais que ça allait arriver et je l'avais aussi prédit", conclut-il.

"Triste, en colère, irrité... c'est ce que tout le monde ressent ici", a déclaré à l'AFP un responsable du syndicat socialiste FGTB, Rohnny Champagne.

"On se sent trahis, on avait un contrat, un contrat de travail jusqu'à 2020 et maintenant c'est fini", ajoutait un salarié, Jean-François Muto.

"Injuste"     

Réaction désabusée aussi pour la ministre flamande et n°2 du gouvernement flamand, Ingrid Lieten, s.pa : "C'est tellement injuste pour les employés de Ford et les fournisseurs qui se donnent corps et âme pour leur usine et qui reçoivent une simple lettre du management américain", affirme Ingrid Lieten (SP.A), par ailleurs élue de la région. "Si vous prenez une telle décision, vous devez prendre vos responsabilités et à vous devez oser regarder vos employés dans les yeux". "Le gouvernement flamand se sent trompé" a-t-elle ajouté.

Pour la ministre du Travail Monica De Coninck (SP.A), le gouvernement fédéral a apporté l'an dernier 170 millions d'euros en réduction de coûts de main-d'œuvre accordés à l'ensemble du secteur, mais plus particulièrement 11 millions pour financer le chômage économique chez Ford Genk. La fermeture de Ford Genk lui apparaît comme une "rupture de contrat".

"C'est une catastrophe. C'est un cauchemar pour Genk et le Limbourg. Nous ne réalisons pas encore ce que cela signifie", a déclaré de son côté Wim Dries (CD&V), le bourgmestre de Genk. "C'est pire que la fermeture des mines", s'exclame-t-il.

Les réactions ont également fusé sur le réseau social Twitter. "Nous avons pu nous battre avec solidarité dans le passé. Nous devons de nouveau faire l'avenir ensemble", a ainsi écrit Wouter Beke, le président du CD&V.

"Horrible"

Le ministre flamand de l'Emploi Philippe Muyters (N-VA) a qualifié d'"horrible" la fermeture annoncée de l'usine de Genk, "aussi bien pour les travailleurs de Ford que pour les sous-traitants". Il souligne que le VDAB, le pendant flamand du Forem, se tient à disposition, maintenant que la concertation sociale va débuter. Le VDAB peut fournir de l'information et aider à organiser les discussions si nécessaire, souligne Philippe Muyters. Un service spécial Ford Genk a été instauré à cet effet au sein du VDAB. Les travailleurs des sous-traitants pourront eux s'adresser à la cellule emploi permanente du VDAB.

Les patrons regrettent et demandent des mesures pour limiter le handicap salarial belge

Pour le patronat flamand, le Voka, la nouvelle de la fermeture est également difficile à vivre, écrit-il dans un communiqué. "En premier lieu, nous sommes aujourd'hui avec les employés touchés, leurs familles, et aussi avec leurs nombreux fournisseurs. Pour tous s'ouvre maintenant une période d'incertitude", explique Johann Complies, directeur général du Voka Limburg. "Nous ne pouvons en tout cas pas rester sans réagir. Nos politiciens doivent maintenant intervenir: les coûts salariaux pour les entreprises doivent être drastiquement réduits, de sorte que nous puissions à nouveau gagner dans la concurrence avec l'étranger", plaide le représentant patronal.

Même tonalité à la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), où l'on parle de décision "hautement regrettable". "Ces dernières années, les pouvoirs publics, la direction et les travailleurs ont en effet en permanence recherché des solutions en vue de maintenir cette importante entreprise de production dans notre pays et d'éliminer le plus possible les éventuels handicaps auxquels elle se trouvait confrontée", souligne l'organisation dans un communiqué. Pour l'administrateur délégué de la FEB Pieter Timmermans, "la fermeture de Ford Genk, une usine si fortement ancrée dans notre tissu social depuis des décennies, constitue un nouveau moment difficile pour notre industrie. La FEB est disposée à participer à la réflexion sur les actions permettant d'atténuer autant que possible les conséquences de cette fermeture".  Mais, pour l'organisation patronale, "cette décision souligne également la réalité de certains faits : la Belgique a besoin d'urgence de réformes approfondies (dans le domaine par exemple des coûts salariaux, de l'organisation du travail, de la fiscalité, de la sécurité juridique, ...). Car si la crise sévit partout, elle met aujourd'hui particulièrement en exergue les handicaps belges qui font que nos entreprises sont de plus en plus souvent hors course face à leurs homologues étrangères".

La branche limbourgeoise de l'organisation de défense des classes moyennes Unizo veut rapidement organiser une "taskforce" avec toutes les parties concernées, les autorités et les partenaires sociaux. "C'est le moment d'unir ses forces entre partenaires sociaux, syndicats, organisations patronales et autorités politiques", insiste Karel Van Eetvelt, administrateur-délégué d'Unizo. "Il faut tout mettre en oeuvre pour offrir des perspectives à ceux qui sont touchés par cette fermeture", ajoute-t-il.

Agoria, la fédération des entreprises technologiques, souligne de son côté le "concours malheureux" de la fin du cycle de certains modèles et de la situation économique qui accentue encore davantage le problème de la surcapacité dans le secteur automobile. "Vu nos coûts salariaux, nos charges fiscales locales et nos coûts énergétiques, nous faisons partie des pays de production les plus chers. Toutefois, la prime d'équipe fédérale donne une bouffée d'oxygène au secteur automobile, de sorte que l'assemblage automobile dans notre pays coûte actuellement moins cher qu'en Allemagne. Mais cet avantage s'amenuise en raison de l'inflation élevée et de la progression plus rapide des salaires sous l'effet de l'indexation". Agoria plaide dès lors pour une réduction structurelle des charges, "sans quoi Ford ne sera qu'un sombre événement parmi beaucoup d'autres" poursuit le communiqué.

Elio Di Rupo doit se mouiller pour ArcelorMittal aussi, plaide Christine Defraigne

Si tous les yeux sont braqués sur le Limbourg, la députée wallonne Christine Defraigne veut, elle, rappeler au Premier ministre qu'il doit aussi se mobiliser pour  les travailleurs d'Arcelor Mittal. Elle dit se réjouir de l'engagement du Premier Ministre de recevoir la direction de Ford à Genk ce mercredi. Mais, dit-elle, "si le Premier Ministre s'engage à rencontrer la direction de Ford, la question d'une rencontre avec la direction d'ArcelorMittal revient naturellement sur la table. Pourquoi le Premier Ministre, socialiste et wallon, tarde-t-il à effectuer une démarche similaire dans le dossier d'ArcelorMittal à Liège ? Son attitude laisse pantois", dénonce la réformatrice. Christine Defraigne rappelle qu'elle a, dès l'annonce de la fermeture il y a un an, elle a demandé au Premier Ministre de prendre ce dossier à bras le corps.  "Il est nécessaire que le Premier Ministre arrête de se cacher derrière la répartition des compétences. Il est le Premier Ministre de tous les Belges, Wallons compris. D'autres premiers Ministres Belges n'avaient pas hésité à intervenir, pensons notamment à l'intervention de Guy Verhofstadt dans le dossier VW Forest et DHL, à Jean-Luc Dehaene pour Renault ou encore à celle d'Yves Leterme dans le sauvetage de plusieurs institutions financières", souligne-t-elle encore.

Solidarité syndicale

"Nous regrettons évidemment le verdict sévère contre Ford Genk", déclare Edwin De Clercq, délégué principal ABVV (FGTB) chez Audi Brussels, à Forest. "Nos travailleurs peuvent s'imaginer ce que traversent actuellement les travailleurs et les employés de Ford Genk."

Le constructeur automobile Ford a confirmé de manière officielle, en Espagne, lors d'une rencontre avec le comité d'entreprise de l'usine d'Almussafes (Valence), qu'elle fermait le site de Genk en Belgique, sans préciser la date. L'usine d'Almussafes héritera de trois modèles fabriqués à Genk, ce qui pourrait créer environ 1400 emplois supplémentaires à partir de 2014, selon la presse espagnole.

La représentation syndicale espagnole a accueilli cette nouvelle de façon mitigée. Elle souligne la conséquence "aigre-douce" de la décision de la multinationale de fermer le site de Genk pour transférer sa production à Valence et se sent solidaire des travailleurs belges. "C'est une très mauvaise nouvelle pour la marque Ford en Europe", a regretté le syndicat des Commissions ouvrières espagnoles CCOO, dans le quotidien El Mundo.

La direction de Ford a souligné que la fermeture de Genk constituait "une première étape" dans le plan de restructuration qui affectera les sites européens du constructeur automobile au cours des prochains mois. Selon El Pais, le site de Genk était le plus vulnérable, étant donné que les investissements ont été paralysés quelque temps et que l'usine ne fonctionnait plus que quatre jours par semaine. En 2003, l'usine belge avait déjà subi un coup dur, lorsque la multinationale avait attribué la production du modèle Focus à l'usine d'Almussafes, une décision qui avait engendré la perte de 3000 postes à Genk, écrit encore le quotidien espagnol. Pour produire la nouvelle génération des véhicules construits à Genk (Ford Mondeo, S-Max et Galaxy), Ford Almussafes devra renoncer aux modèles C-Max et Grand C-Max, dont la fabrication sera transférée à Saarlouis, en Allemagne, en 2014.

RTBF avec agences

 

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