Faut-il relocaliser les produits qui ont manqué pendant la crise sanitaire ?

Des masques pour protéger, et des écouvillons pour tester. Mais aussi du gel hydroalcoolique pour désinfecter, et des respirateurs pour assister les patients. Cela n’aura échappé à personne, la crise sanitaire a révélé de nombreuses failles dans notre approvisionnement de produits médicaux jugés aujourd’hui essentiels. Des chaînes de production ont rapidement été déviées, pour combler le vide – dans l’urgence. Mais faut-il pour autant relocaliser des productions sur le long terme ? La question est en fait loin d’être évidente.

80.000 écouvillons belges par semaine

Couche par couche, de la poudre de plastique est agglomérée à l’aide d’un laser. Depuis fin avril, environ 80.000 écouvillons sont produits chaque semaine chez Any-Shape, par fabrication additive – dites aussi "impression 3D". L’essentiel des commandes adressées à l’entreprise de Flémalle émane du gouvernement fédéral belge. La petite entreprise liégeoise a rapidement réorganisé sa production pour fabriquer les "écouvillons belges".

7 images
Ma vie demain : Faut-il relocaliser ce qui a manqué pendant la crise sanitaire ? © Maxime Paquay

Des briquettes blanches et poussiéreuses, posées en monticule sur une table en inox, sont nettoyées à l’aide d’une brosse. Elles laissent apparaître de petites cagettes perforées en plastique, longues d’une dizaine de centimètres, qui contiennent chacune cent écouvillons.

Un besoin criant

Les douloureux "cotons-tiges", qui servent aujourd’hui à dépister la Covid-19 en milieu hospitalier, ont surtout fait douloureusement défaut pendant la crise sanitaire. A l’échelle mondiale, 90% des écouvillons étaient jusque-là produits en… Italie du Nord – une région durement touchée par la pandémie.

"On a vite vu ce besoin criant d’écouvillons, sur base de nos échanges avec les hôpitaux", glisse Roger Cocle, co-CEO, d’Any-Shape. Les écouvillons, produits en grands volumes, ont dès lors remplacé depuis deux mois, les pièces de précision produites en petites séries et destinées aux secteurs automobile ou aérospatial.

7 images
Ma vie demain : Faut-il relocaliser ce qui a manqué pendant la crise sanitaire ? © Tous droits réservés

"Cette crise du Covid a montré à quel point nous avions perdu toute notre indépendance. Il est absolument indispensable de repenser l’approvisionnement des médicaments essentiels et des équipements de protection individuels, pour assurer la santé dans le cadre de pandémies", affirme Sylvie Ponchaut la directrice de Biowin, le pôle wallon de compétitivité du secteur de la pharmacie et des sciences du vivant.

Relocalisation dans l’urgence

Les écouvillons sont stérilisés, une fois traités – par sablage, soufflage et passage aux ultrasons. "Le plus important, c’était de trouver un échantillon qui ne blesse pas le patient et qui soit surtout facile à utiliser par le personnel soignant", souligne Anthony Mungiovi, ingénieur chez Any-Shape et en première ligne de la conception. "D’un point de vue ingénierie ça a été plus facile, parce que ce sont systématiquement les mêmes pièces", confie Sophie Neven, ingénieure.


►►► A lire aussi : Ces "mythes" à oublier sur une relocalisation de l’économie en Europe après la crise du coronavirus


"Mais côté production, en revanche, ça a été plus compliqué. Il a fallu produire très rapidement un grand nombre de pièces en série, et non plus pièce par pièce comme on avait l’habitude de le faire pour l’aéronautique. Il y avait une contrainte temps – et un peu plus de pression."

Urgent de relocaliser en Europe

Cette production relocalisée d’écouvillons sur le sol belge sera-t-elle pérenne ? Roger Cocle reste prudent : "Le gouvernement nous a demandé de rendre la production pérenne, mais il est trop tôt pour le dire". La réorganisation de la production de la PME liégeoise, s’est faite dans l’urgence, avec un objectif pragmatique. "Je ne connais pas de PME de dix personnes qui peuvent se permettre de ne plus avoir de chiffre d’affaires pendant six mois, un an." La réorganisation aura ici aussi été influencée par la mise à l’arrêt de nombreux secteurs.

7 images
Ma vie demain : Faut-il relocaliser ce qui a manqué pendant la crise sanitaire ? © Tous droits réservés

Pour Sylvie Ponchaut, "il est urgent de relocaliser une certaine partie des productions. Pour les équipements et médicaments qui ont manqué pendant cette crise, oui, mais il faut avoir une stratégie plus large : dans le domaine pharmaceutique, le problème est d’une telle ampleur que l’échelle des relocalisations n’est sans doute pas celle d’une région ou d’un pays, mais l’échelle européenne".

Une carte à jouer pour la Wallonie

Le refrain est connu : la Wallonie serait une terre fertile pour les biotechnologies. Sylvie Ponchaut abonde dans ce sens, et assure que la Wallonie a une avance sur les autres pays européens dans le domaine pharmaceutique. "Une expertise tout à fait particulière. Surtout dans le domaine des médicaments biologiques et des vaccins. Et je crois qu’il faut capitaliser sur ces avances technologiques. Et profiter des relocalisations de l’industrie pharmaceutique pour innover. Je crois que cette tendance des relocalisations représente une réelle opportunité à l’innovation."

Automatisation peu génératrice d’emplois

De l’innovation, il y en a indubitablement dans le procédé de fabrication additive utilisé chez Any-Shape. Mais ce type de production est aussi peu génératrice d’emplois. "L’automatisation va réduire en tant que telle le nombre d’emplois, mais c’est la condition sine qua non pour garder une partie de ces emplois", estime Roger Cocle.

Qui ajoute que, certes, "la fabrication additive ne va pas répondre à toute la problématique de la relocalisation. Tous les autres procédés de fabrication peuvent aussi être relocalisés, à condition qu’ils s’automatisent et gagnent en productivité. Et ce sont tous ces procédés ensemble qui vont permettre une relocalisation dans des pays comme la Belgique".

Que nous disent les friches ?

La Wallonie aurait donc une carte à jouer, à grand renfort d’innovation, d’automatisation et de gains de productivité. Difficile pourtant d’imaginer à quoi pourrait ressembler un retour massif d’activités de production, à la vue de nos vestiges industriels.

7 images
Ma vie demain : Faut-il relocaliser ce qui a manqué pendant la crise sanitaire ? © Maxime Paquay

L’ancien site de Carsid, à un jet de pierre du cœur de Charleroi, est à l’arrêt depuis plus de dix ans. Mais inutile de chercher le silence sur le tronçon atypique du Ravel qui borde ce gigantesque terrain de 104 hectares, vous ne le trouverez pas. En quelques minutes à peine, un mur en béton armé est déchiré par la grue de chantier qui l’envoie rejoindre les débris jonchant la friche industrielle. Le démantèlement du site bat son plein, et nous rappelle que relocaliser peut aussi être un pari risqué.

Choisir les gagnants de demain…

"Choisir les gagnants de demain est une tâche extrêmement difficile, et particulièrement pour les pouvoir publics", affirme d’ailleurs Etienne De Callataÿ, chef économiste chez Orcadia Asset Management. "Ils ont parfois essayé, rarement avec succès. Énormément de régions en Europe cherchent à être les champions des biotechnologies, par exemple, mais toutes ne gagneront pas."

7 images
Ma vie demain : Faut-il relocaliser ce qui a manqué pendant la crise sanitaire ? © Maxime Paquay

La gigantesque friche industrielle devrait être réaffectée dans les années qui viennent. L’intention politique est là. Avec quelles entreprises, dans quels secteurs ? Priorité à l’innovation, à l’automatisation, au durable, ou aux trois à la fois ? La biopharma et la logistique sont en tout cas régulièrement citées.

Une démarche qui laisse Etienne De Callataÿ sceptique."Pour moi l’Etat ne doit pas décider ce qu’il y a lieu de produire sur notre territoire, l’Etat doit créer des conditions pour que des activités puissent émerger, et veiller à ce qu’il n’y ait pas de distorsions sur le plan des règles sociales et environnementales. Il ne faudrait pas que nous délocalisions ce que l’on produit chez nous, parce qu’ailleurs, on peut le faire à des conditions environnementales ou sociales extrêmement réduites."

Pour l’instant, les volumes des gigantesques hangars rouillés sont sans commune mesure avec les petits ateliers de production de l’"industrie 4.0". Mais les choix politiques qui seront posés seront en tout cas loin d’être anodins. Parce qu’ils définiront peut-être le métier que vous exercerez demain.

La Belgique savait produire des masques

Et les coûts salariaux, tout comme le souci environnemental, chez Dutra, on connaît. Inéluctable automatisation ? Pas si vite. Dans l’atelier de l’entreprise de confection basée à Wavre, les dernières surblouses médicales d’une grande commande sont finalisées par une dizaine de couturières et couturiers. Ici, pas d’impression 3D, ce sont les machines à coudre, qui ronronnent.

7 images
Ma vie demain : Faut-il relocaliser ce qui a manqué pendant la crise sanitaire ? © Maxime Paquay

Toujours soucieux d’une coupe précise, Aziz Souam, tailleur coupeur depuis quarante ans, assure qu’il faut "toujours donner le maximum pour la production. Si on coupe mal, c’est du temps perdu".

Masque tissé contre masque jetable

Première surprise, entre les allées, gît ici un stock de 100.000 masques en tissus – réutilisables après une centaine de lavages en machine. "Oui, c’est vraiment le mot, ces masques gisent ici. Et il y en a encore 100.000 mille de plus qui sont déjà découpés et prêts à être fabriqués."

Alors que les 15 millions de masques commandés par la Défense belge sont arrivés en Belgique, Mireille Rousseaux, CEO de Dutra, a l’amère certitude que notre pays est allé chercher bien loin ce qu’il était capable de produire lui-même, bien avant la crise sanitaire.

Dans la précipitation on ne prend pas de bonnes décisions

"C’est une évidence. Et la grogne existe chez les confectionneurs belges. Parce que je ne suis pas la seule industrielle à avoir fait des masques, que nous n’arrivons pas à écouler. Tout a été question de rapidité. Mais dans la précipitation on ne prend pas de bonnes décisions."

L’entreprise a pourtant recommencé à produire des masques chirurgicaux, "comme il y a quarante ans", pour faire face à la pandémie. Dutra assure miser sur des employés qualifiés et des produits qui durent. Les produits qui sortent d’ici sont donc nécessairement plus chers que des produits jetables. Mais pour Mireille Rousseaux, c’est justement le bon marché, jetable, qui coûte cher. L’industrielle plaide pour une consommation différente.

Jeter le jetable

"Il faut une vision de long terme, un nouveau modèle de comportement d’achat. Si nous fabriquons avec des bonnes matières, du bon fil, et des modèles confortables, le matériel pourra être mis pendant au moins 48 mois par les professionnels, ce qui montre bien qu’il est durable. Mais pour cela il faut des partenaires qui sont prêts à recycler, recoudre, et réparer si nécessaire. Il faut vraiment arrêter avec le 'On achète, on jette, on achète, on jette…'."

Malgré les doutes sur la capacité des pouvoirs publics à relocaliser de manière pérenne, une seule certitude : Si l’on veut relocaliser durablement des activités en Belgique ou en Europe, il faudra quitter l’urgence. Se demander, outre ce qui nous a manqué pendant la crise sanitaire, ce que l’on veut produire et comment. Pour dessiner sur le long terme, les contours du tissu économique de demain.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK