Faillites en vue : le football professionnel est-il prêt à revoir son modèle économique ?

Le football est-il enfin prêt à revoir son modèle économique?
Le football est-il enfin prêt à revoir son modèle économique? - © DIRK WAEM - BELGA

La saison de football en Belgique est-elle terminée ? Réponse dans quelques jours. L’assemblée générale de la Pro League qui doit valider le "stop" au football pour cette saison, a déjà été reportée trois fois. Le Conseil national de Sécurité se réunit ce mercredi et pourrait trancher la question des compétitions sportives nationales.

Une certitude : la situation actuelle est économiquement intenable pour les clubs de Pro League. Pourquoi le football professionnel est-il dans une situation plus délicate que d’autres secteurs ?

Fragilité financière

Regardons d’abord côté recettes des clubs professionnels : essentiellement les droits télé et la billetterie – qui comptent pour plus de la moitié des revenus des clubs de Pro League. Les matchs n’ont plus lieu – et même si en Belgique, les droits télé ont déjà été versés au club, les titulaires des droits leur réclament au moins une partie de la dernière tranche.

Dans les petites entreprises que sont les clubs de football, la masse salariale des joueurs prend une place considérable.

Le modèle financier de certains clubs de Pro League belge, par exemple, était déjà fragile avant la criseAujourd’hui, la trésorerie se révèle parfois très faible. Résultat, des clubs en sont arrivés à une situation profondément dysfonctionnelle : réduire les salaires de leurs jardiniers et de leur personnel administratif, tout en continuant à payer plein pot leur direction et leurs joueurs.

Or, pour, Jean-Michel De Waele, sociologue du sport à l’ULB : "Il est évident que dans les grands clubs de football, ce ne sont pas les salaires du personnel administratif et des personnes qui assurent la gestion quotidienne du club qui pèsent. Ce sont les salaires des joueurs. Et c’est bien ça, la spécificité du football professionnel, en Belgique et ailleurs : dans les petites entreprises que sont les clubs de football, la masse salariale des joueurs prend une place considérable".

Coûts fixes exorbitants : les salaires des joueurs

Si les clubs de football sont aussi fragiles financièrement, c’est donc bien parce que, côté dépenses, leurs coûts fixes (surtout les salaires des joueurs) sont importants. Ces salaires des joueurs pèsent en Pro League et en moyenne 56% des recettes des clubs. Cela ne dit rien des disparités entre clubs, ni des grandes inégalités entre les joueurs eux-mêmes. Mais alors que les recettes, toujours en Pro League étaient en croissance annuelle de 4% depuis trois ans, cette croissance ne suffisait déjà pas à compenser l’augmentation des salaires des joueurs.

On verra des faillites et moins d’argent dans le football, cela me paraît inévitable.

Des baisses de salaires ?

Dans d’autres sports, certains clubs et équipes ont très rapidement baissé et parfois de manière impressionnante les salaires de leurs sportifs. Pourquoi est-ce aussi laborieux dans le football professionnel ? Jean-Michel De Waele y voit plusieurs raisons : "Le professionnalisme y est plus poussé que dans d’autres sports. Et les joueurs de football ont un esprit plus mercenaire que des joueurs de volley. Mais en plus, des joueurs en fin de contrat, qui vont quitter un club au mois de juin, ou des joueurs qui jouent peu, ne voient pas très bien pourquoi ils feraient cadeau de dizaines de milliers d’euros à leur club actuel".

Se dirige-t-on vers une solidarité dans le monde du football entre les joueurs les plus riches et les plus pauvres ?

"Ensuite les dimensions ne sont pas les mêmes. Le marché du football apparaît aux joueurs comme très ouvert en termes d’opportunités de trouver facilement une place en Chine ou au Moyen-Orient. Ces joueurs (et sans doute leurs agents) ne prennent d’ailleurs peut-être pas suffisamment en compte le tremblement de terre économique qui est en train de se jouer", analyse le sociologue du sport. "Parce qu’avec des pertes considérables et des moyens moindres, rien ne dit que les clubs qui vont devoir réduire leur masse salariale dans les prochains mois, seront aussi généreux".

Un marché des transferts sous pression

Le marché des transferts s’annonce effectivement complexe dans les mois qui viennent. Le centre d’études CIES a ainsi estimé, dans un scénario, que la valeur des joueurs a déjà baissé de 28% à cause du virus, dans les cinq plus grands championnats européens. Cela étant dit, la question des baisses de salaires des joueurs, même temporaires, n’est pas simple.

Quelques mesures phares pourraient assainir le monde du football et à le mettre moins en péril par rapport à ses propres équilibres financiers.

Des contrats existent, et Jean-Michel De Waele rappelle que "tous les joueurs de football ne sont pas très bien payés. Un joueur qui, dans un club de bas de classement comme Mouscron, Waasland ou Courtrai, ne joue pas tous les matchs, n’a pas un salaire mirifique. Réduire son salaire sera un problème. Si l’on réduit les salaires, il faut faire attention à ce que ce soient les gros contrats qui soient diminués de manière plus importante. Se dirige-t-on vers une solidarité dans le monde du football entre les joueurs les plus riches et les plus pauvres. Il y a là, me semble-t-il un enjeu symbolique". Est-ce que nous assistons à un premier pas vers des salaires plus raisonnables dans le football ? Possible. Encore faudra-t-il voir de quelle nature seront les évolutions des prochains mois dans le football professionnel.

Les faillites arrivent

Mais s’il n’y a pas de retour à la normale avant un an et demi et que la masse salariale ne baisse pas de manière conséquente, la situation s’annonce catastrophique pour bon nombre de clubs dans les mois qui viennent. "On verra des faillites cela me paraît inévitable", pour Jean-Michel De Waele, qui annonce aussi qu’il y aura "moins d’argent dans le football. Quelques mesures phares pourraient assainir le monde du football et le mettre moins en péril par rapport à ses propres équilibres financiers. Soit le secteur a un sursaut et se régule, soir cela lui sera imposé par des réalités économiques".

Comment réguler le football ?

Jean-Michel De Waele envisage plusieurs pistes de régulation, à prendre sans doute "au niveau européen dans un premier". Parmi celles-ci, une limitation du nombre de joueurs sous contrat dans les clubs. Et donc une masse salariale qui baisse. "On pourrait se mettre d’accord sur 28 ou 29 joueurs, augmenter le nombre minium de joueurs issus du centre de formation du club, limiter le nombre de prêts, des opérations qui sont parfois plus spéculatives que sportives. Il est tout à fait anormal que des clubs de Premier League prêtent jusqu’à 30, 40 joueurs, qui ne joueront en fait jamais pour Chelsea, ou Manchester City".

Quel contrôle ?

Autre idée, un plafonnement de la masse salariale générale par championnat. A l’heure ou la revalorisation des bas salaires pour les professions en première ligne est sur de nombreuses lèvres, lancer le débat d’une régulation dans le secteur du football ne semble pas tout à fait saugrenu. Reste la question cruciale du contrôle de ces mesures par une instance indépendante. La confusion des rôles dans le football, avec en Belgique les présidents des clubs qui gèrent aussi la ligue professionnelle, est presque une marque de fabrique.

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK