Etienne de Callataÿ: "Il y a encore du chemin à faire, mais le secteur financier est plus solide que lors de la crise de 2007"

"le constat largement partagé au sein de la communauté des économistes est que l’austérité budgétaire telle qu’elle était pratiquée chez nous principalement, en Europe, l'a été avec un très mauvais timing", explique Etienne de Callataÿ.
"le constat largement partagé au sein de la communauté des économistes est que l’austérité budgétaire telle qu’elle était pratiquée chez nous principalement, en Europe, l'a été avec un très mauvais timing", explique Etienne de Callataÿ. - © RTBF

C’était le 9 août 2007, il y a dix ans, la banque française BNP Paribas gelait le retrait de ses clients dans trois fonds monétaires. La Banque donnait symboliquement le coup d’envoi d’une crise financière mondiale. La suite, on la connaît : de crise financière, on passe à une crise économique. Alors, dix ans après, où en est-on? A-t-on tiré les leçons? Le système est-il encore fragile? L'économiste Étienne de Callataÿ répondait ce mercredi matin à ces questions sur les ondes de La Prem1ère.

Cette banque française qui gelait les retraits de ses clients pour des fonds américains, c'est un peu ce que l'on a pris pour le début de la crise. Mais il convient de rappeler aussi que les racines de cette crise sont Américaines, avec à la suite, la faillite de Lehman Brothers. C’est tout un enchaînement qui s’est poursuivi comme ça l’année qui a suivi...

"Effectivement, c’est intéressant de revenir sur les causes de la crise. C’est une crise de la dette, mais une crise de la dette privée, alors que parfois on a pensé qu’il pouvait s’agir d’une crise de l’endettement public. C’est dans le secteur privé que c’est né. Et c’est né dans le secteur hypothécaire et aux États-Unis, où on avait un segment de ce marché hypothécaire, qu’on appelait la crise du subprime, où on retrouvait des emprunteurs, entre guillemets, de moindre qualité, avec moins de garanties, notamment en termes salariaux, et auxquels on a néanmoins prêté de l’argent, se disant: 'Même s’ils ne parviennent pas à rembourser, on vendra le bien qu’ils ont acquis avec nos créances et on revendra ça certainement plus cher que ce qu’ils ont acheté, puisque les prix de l’immobilier ne peuvent que monter'. Voilà les racines du mal".

Ce fût un mauvais pari puisque les prix immobiliers à l’époque n’ont pas rapporté autant qu’espéré. Donc, du coup, les banques se sont retrouvées avec moins de liquidités. Est-ce qu’on peut dire aujourd’hui, dix ans après, que les banques ont les reins plus solides qu’avant? Qu’elles se sont entre guillemets constituées soit un matelas qui leur permet de tenir plus facilement en cas de crise des subprimes par exemple ou est-ce que l’on est plus ou moins au même niveau qu’en 2007-2008?

"Non, aujourd’hui le secteur financier est certainement plus solide. Les banques sont plus solides. Mais il est de bon droit d’ajouter que, si elles sont plus solides, ce n’est pas en raison de leur bonne volonté. C’est parce que l’autorité est intervenue pour imposer des mesures qui les rendent aujourd’hui plus solides et pour renforcer le filet de sécurité qui est offert aux banques aujourd’hui un peu partout dans le monde".

Cela veut dire quoi? Que la situation s’est améliorée, qu’on a tiré les leçons de la crise, que le régulateur a pu vraiment intervenir ou il y a encore du chemin à faire?

"Il y a certainement encore du chemin à faire, mais le secteur bancaire aujourd’hui, que ce soit aux États-Unis ou en Europe, et donc y compris en Belgique, est très différent de ce qu’il était il y a dix ans. Et on peut l’affirmer nettement moins risqué qu’il y a dix ans".

On sait que la crise des subprimes a assez rapidement contaminé l’Europe puisqu’on est dans un système financier mondial. Est-ce qu’aujourd’hui la situation est différente entre l’Europe et les États-Unis au niveau financier?

"Oui, elle reste différente. Elle l’était avant la crise et on peut penser que c’est plutôt le modèle américain qui l’a emporté. Je m’explique: aux États-Unis il y a dix ans — et avant — on avait des banques qui, en terme de poids relatif dans l’économie, pesaient moins que ce que pesaient les banques en Europe. Aujourd’hui, il y a une conviction qui est partagée un petit peu partout, qu’il faut développer ce qu’on appelle les marchés des capitaux et que le secteur privé, en particulier les entreprises, se finance directement auprès de ceux qui ont de l’argent à prêter, sans passer par le truchement des banques. Et donc on peut penser que demain, le système financier européen ressemblera davantage au modèle américain, qui est peut-être celui qui est sorti gagnant de la crise, malgré que la crise soit née là-bas".

On se souvient d’un symbole très fort en 2008, c’était l’effondrement de Lehman Brothers, la feuille de cette banque-là. On sait qu’en Europe, on a réinjecté de l’argent dans certaines banques qui risquaient de s’effondrer également. Quand on regarde aujourd’hui, dix ans après, quel était finalement le meilleur moyen? De laisser s’effondrer une banque, de la laisser en faillite, même avec peut-être des petits clients, ou bien réinjecter des milliards, comme on l’a fait par exemple en Belgique?

"Il n’y a pas de bonne réponse, de réponse bien établie à cette question. Il y a — bizarrement peut-être — une certaine logique à laisser une institution faire la culbute parce que ça a la vertu de rappeler à ceux qui prêtent à cette institution, que ce soit des particuliers, mais surtout d’autres acteurs institutionnels, qu’ils y risquent leur culotte.

Pour protéger les épargnants, il y a de toute façon des systèmes de garantie des dépôts. Nous connaissons la fameuse barre des 100 000 euros en Belgique, ou en Europe d’ailleurs. Donc ça, c’est la vertu d’un modèle dans lequel de temps en temps une entreprise ferait faillite, ça nous rappellerait les dangers du feu. On se brûle un petit peu et le système est conçu pour résister à un tel accident.

D’un autre côté, on sait — on l’a vu en 2008 — quand une banque fait faillite, ça peut avoir un effet de contagion. Vous vous posez des questions sur la solidité de votre propre banque. Qu’est-ce que vous faites dès lors? Vous vous précipitez à la banque pour retirer votre argent, mais cet argent, la banque, puisqu’elle vous le rémunère parce qu’elle l’a elle-même reprêté, donc elle n’en dispose plus, elle est bien incapable de répondre à un afflux massif de clients qui viendraient chercher de l’argent.

Et alors on se dit: 'C’est donc que ma banque était aussi en mauvaise santé', alors que pas du tout. Elle n’était pas en mauvaise santé, elle n’avait fait que reprêter de manière sage à d’autres l’argent que vous lui aviez déposé. Donc, dans les deux cas, on a des avantages, mais ça veut dire que dans les deux cas, on a un modèle, le modèle financier, qui reste intrinsèquement dangereux. Une banque, ce sera toujours risqué".

Qu’en est-il aujourd’hui des comportements dangereux de la finance? On parlait d’investissement de la spéculation ou d’investissement dans des fonds qu’on disait toxiques à l’époque, est-ce que ça existe encore aujourd’hui? Est-ce qu’il y a encore du chemin à faire dans la régulation de ce type de comportements qui mettent en danger la finance mondiale?

"On a fait de très grands progrès en la matière, en matière de régulation de certains produits, d’existence même de certains produits. Aujourd’hui, si vous vous adressez à votre banque, il y a des choses que vous ne trouvez plus. Il y a des formulaires que l’on vous demande de remplir et vous trouvez peut-être que c’est très lourd, même pour épargner une somme qui n’a pas l’air d’être astronomique. Donc on protège mieux aussi le consommateur par ce canal-là.

Donc oui, l’offre bancaire a changé, les modalités de fonctionnement du secteur bancaire ont changé et on peut ajouter que les banques sont devenues beaucoup plus prudentes, notamment en termes d’acceptation de client. Il n’est évidemment plus question de venir avec une valise pleine de billets au guichet de votre banque préférée".

Alors ça, c’est pour la finance, les grandes banques. Qu’en est-il au niveau des ménages maintenant puisqu’on disait que cette crise financière a très vite contaminé le monde de l’économie, le monde la consommation? Qu’en est-il au niveau des ménages aujourd’hui, de leur consommation et le poids que cela a eu sur l’économie des ménages à proprement parler? Est-ce qu’on arrive à retrouver un niveau d’avant-crise au niveau de la consommation et du niveau de vie?

"Aujourd’hui, oui. Ça va varier d’un pays à l’autre évidemment. Si vous me parliez de la Grèce, je répondrais autrement, mais aujourd’hui on peut dire que les effets économiques directs en termes de revenus de la crise ont été effacés.

Ça ne veut pas dire que c’est comme si la crise n’avait pas eu lieu parce que si la crise n’avait pas eu lieu, nous serions plus haut puisque les économies connaissent traditionnellement une certaine croissance de leur activité. Une croissance qui, parfois davantage, parfois — et c’est le cas plus récemment — moins, profite aussi aux classes plus populaires de la population.

Mais donc aujourd’hui, oui, on peut dire qu’on a tourné la page de cette crise, en ce sens que le revenu des ménages est revenu au niveau qu’il avait avant la crise".

Est-ce qu’on peut dire que certaines politiques d’austérité menées par des gouvernements au niveau européen ont porté leurs fruits ou pas du tout justement à ce niveau-là, puisque c’est des politiques qui ont été prises à la suite de ces crises notamment pour faire des économies?

"Malheureusement, aujourd’hui, le constat largement partagé au sein de la communauté des économistes est que l’austérité budgétaire telle qu’elle était pratiquée chez nous principalement, en Europe, l'a été avec un très mauvais timing. Nous avons fait de l’austérité quand nous n’aurions pas dû en faire, nous avons fait de l’austérité quand cela allait mal. D’ailleurs, la Belgique en a fait moins que les autres et c’est un peu pour ça que la Belgique a moins ressenti les effets macroéconomiques de la crise financière.

Donc notre timing a peut-être été plus intelligent que celui de l’ensemble de la communauté européenne ou de l’Union européenne. Mais il n’en reste pas moins que nous avons aujourd’hui une situation en termes d’endettement des pouvoirs publics sensiblement plus aggravée, plus détériorée que ce que nous connaissions il y a dix ans, notamment en raison du sauvetage des banques, mais surtout parce que comme l’économie n’a pas cru comme elle aurait dû croître, nous nous sommes retrouvés avec des niveaux de finances publiques moins solides, avec donc l’exigence pour les années qui viennent de se livrer à cette austérité".

Au niveau du marché actuellement, est-ce qu’il y a de nouvelles bulles, entre guillemets, en préparation auxquelles on pense, qui pourraient éclater comme les subprimes ont éclaté il y a maintenant dix ans? Je sais qu’au niveau américain, on parle notamment des prêts étudiants qui représentent une vraie menace.

"Oui, aux États-Unis, on a assisté à un fort gonflement de l’endettement des ménages et des jeunes pour financer leurs études. C’est pour partie lié au creusement des inégalités puisque les revenus de la plupart des couches de la population ont stagné. Davantage de gens se disent: "Je me dois d’avoir un diplôme universitaire pour quand même vivre de manière décente.'

Mais plus vous vous précipitez à l’université, plus vous aurez — et c’est le cas aux États-Unis avec un financement largement privé de l’université — cet endettement. Mais aujourd’hui, la principale bulle financière, s’il fallait la localiser, serait en Chine et non pas aux États-Unis".

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