Espagne: quelles perspectives pour le pays et pour la zone euro?

Espagne: quelles perspectives pour le pays et pour la zone euro?
Espagne: quelles perspectives pour le pays et pour la zone euro? - © Tous droits réservés

Alors que l'Espagne est en pleine "spirale de la mort" selon des analystes de la Rabobank, nous avons interrogé trois économistes, Etienne De Callatay (Banque Degroof), Bruno Colmant (Solvay Business School) et Robert Wterwulghe (UCL), concernant les scénarios possibles de sortie de crise pour la quatrième économie de l'Europe.

Taux d'emprunts à 7,5%, bourse en berne, plan d'austérité colossal et son lot de contestation sociale... L'Espagne est en pleine tourmente et la zone euro dans son ensemble s'en retrouve affaiblie.

Si le ministre de l'Economie espagnol, Luis de Guindos, a balayé ce lundi encore toute éventualité d'un plan de renflouement de l'Etat espagnol (en plus du plan de sauvetage des banques déjà en place), cette perspective apparaît désormais inévitable.

Alors quel horizon pour l'Espagne et la zone euro, qu'est-ce qui attend la quatrième économie européenne dans le futur proche?

"Ce qui attend l'Espagne, c'est une probable dégradation additionnelle de sa notation par les agences de rating", pense Etienne de Callataÿ. "Cela va rendre l'accès du pays au financement privé encore plus difficile" et donc rendre d'autant plus indispensable l'intervention de la puissance publique, tant au niveau européen que national, estime l'économiste en chef de la banque Degroof.

Robert Wtterwulghe pense pour sa part qu'un "plan global de sauvetage de l'Espagne est inscrit, on le voit venir depuis un certain temps". Ceci étant acquis, ce qu'il faudra surveiller, prévient ce professeur d'économie de l'UCL, c'est la manière avec laquelle les mesures qui accompagneront ce plan seront acceptées en Espagne. Les mesures d'austérité déjà engagées par le gouvernement Rajoy suscitent déjà une immense contestation sociale. Or, de nouveaux efforts exigés de la part d'une population déjà paupérisée comporte des risques. C'est ce que l'économiste appelle la "phase trois" de la crise.

"Après la crise financière (phase un), la phase deux consiste dans les conséquences micro et macro au niveau de l'économie réelle", explique Robert Wtterwulghe. "Ensuite vient éventuellement la phase trois, qui concerne cette fois la sphère politique, à savoir une poussée des populismes et un rejet de la responsabilité des crises sur des populations érigées en boucs émissaires".

Un plan de sauvetage de l'Espagne est inévitable

On vient de le voir, pour Robert Wtterwulghe, il est déjà acquis qu'il faudra recourir à un plan de sauvetage. Une analyse qui fait consensus parmi nos trois intervenants.

"L’Espagne subit une décroissance de son PNB, or devoir imposer de telles mesures d'austérité dans un contexte de décroissance, c'est la garantie de s'enfoncer dans une spirale négative", relève Bruno Colmant. Pour ce dernier, quoi qu'en dise le ministre espagnol de l'Economie, "il est évident que l’Espagne, en tant que pays cette fois, et plus seulement son secteur bancaire, va devoir être refinancée".

Cependant pour Etienne de Callataÿ, si "dans les faits l’Espagne aura besoin d’un plan de refinancement, elle n'aura sans doute pas besoin d'une restructuration de la dette" comme ce fut le cas pour la Grèce. Le taux d'endettement de l'Espagne est en effet très correct (inférieur à 70% du PIB en 2011, et toujours sous les 80% à la fin 2012 selon les prévisions). Il s'agit d'un aspect fondamental pour les créanciers évidemment qui ne devront pas amputer leur créance sous peine de ne rien récupérer du tout.

Bruno Colmant ne partage toutefois pas les vues de l'économiste de la banque Degroof. D'après l'ancien président de la Bourse de Bruxelles, "il est tout à fait possible que l'on doive en arriver à une restructuration de la dette espagnole" si celle-ci se retrouve dans une situation où elle n'a plus accès aux marchés financiers privés.

Une zone euro avec une "porte de saloon"?

Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE) a beau dire que l'intégration à l'euro est un processus irréversible, la possibilité de voir certains pays contraints de quitter le club euro semble de plus en plus envisageable, sinon envisagée. En Allemagne, le ministre de l'Economie Philipp Roesler a complètement dédramatisé la perspective de voir la Grèce quitter la zone euro.

Etienne de Callataÿ relève à ce sujet qu'une zone euro à deux vitesses semble difficilement envisageable, "la seule solution est une zone euro renforcée en termes de discipline et de contrôle mutuel". Mais dans ce cas, "certain pays ne voudront peut-être pas en être", d'autres ne seront peut-être simplement pas en mesure de s'y conformer. La seule voie à disposition dans cette hypothèse devenant dès lors de mettre en place des mécanismes de sortie volontaire et d'exclusion. Alors qu'elle avait été conçue au départ comme une dynamique irréversible, la zone euro devrait muer pour se ménager une "porte de saloon" qui permette de rentrer ou sortir plus facilement du club.

Un scénario qui ne convainc pas son comparse de l'UCL. Celui-ci constate pour sa part que "sortir de la zone euro pour retrouver sa monnaie nationale, cela voudrait dire qu’on reviendrait totalement sur les traités de base et notamment sur le principe de solidarité entre Etats". Outre ces problèmes légaux, d’un point de vue technique, les difficultés sont nombreuses. Mais surtout, ce n'est pas forcément une bonne opération pour les "bons élèves" qui restent dans le club. "L’Allemagne réalise 60% de ses exportations dans la zone euro", relève Robert Wtterwulghe.

Il serait donc dommageable pour elle de lâcher certains de ses meilleurs clients. Ces derniers seraient d'autant moins aptes à continuer d'acheter allemand que dans un tel cas de figure, l'euro s'apprécierait tandis que les monnaies des pays affaiblis serait dépréciées sur les marchés.

Sur ce point également, Bruno Colmant a une conception différente des choses. Selon lui, il est tout à fait envisageable que l'Allemagne laisse certains mauvais élèves quitter la zone euro s'il s'avère qu'il revient plus cher à l'Allemagne de continuer à financer indirectement une partie des déficits de ces derniers notamment via la banque centrale européenne. D'après lui, "détricoter l'euro ne serait pas une catastrophe" malgré les difficultés techniques et légales déjà mentionnées.

Par contre, s'il est bien une chose sur laquelle tous s'accordent c'est que la survie de la zone euro exige plus d'intégration des mécanismes de décision financiers et budgétaires. Plus d'intégration européenne? Un vœu pieux souvent évoqué mais qui peine à se matérialiser.

Il faudra attendre les prochaines réunions de l'eurogroupe et surtout le prochain sommet européen pour vérifier si ce dessein sur lequel tout le monde semble s'accorder peut transcender les réticences nationales à céder des morceaux de leur souveraineté économique.

Julien Vlassenbroek

 

 

 

Et aussi

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK