Entrer sur le marché du travail en période de récession peut pénaliser toute la carrière

Dix ans. Pendant au moins dix ans, les jeunes qui quittent l’école ou l’université et entrent sur le marché du travail en période de récession économique, seront pénalisés par rapport à tous ceux qui commencent leur premier job en période de meilleure conjoncture économique. Leurs revenus sont inférieurs, de l’ordre de 6% en moyenne. Et plus surprenant, ce sera toujours le cas après 10 à 12 ans.

Il s’agit vraiment d’un problème d'enfermement dans un travail qu’ils ont dû accepter à cause de la récession.

Que l’entrée des jeunes sur le marché du travail en 2020 sera problématique ne fait pas de doute. Les opportunités d’emplois seront forcément moins nombreuses dans les mois qui viennent. Ce que l’on sait moins, c’est qu’entrer sur le marché du travail en période de récession a en fait des conséquences négatives sur le long terme. Voilà les résultats d’une étude menée il y a plusieurs années par Bart Cockx, professeur d’économie à l’Université de Gand – et chercheur en économie du travail.

Enfermement dans un emploi

Selon lui, ce sont bien les carrières, les trajectoires professionnelles qui sont affectées par la récession : "ces jeunes qui entrent sur le marché du travail prennent des emplois qui ne sont pas à leur niveau. Cela veut dire qu’après un certain temps, ils auront de l’expérience dans un emploi qui est sous leur niveau de diplôme. Et donc après un certain temps, la différence de rémunération peut devenir considérable. Donc il s’agit vraiment d’un problème d'enfermement dans un travail qu’ils ont dû accepter à cause de la récession"Voilà ce qui explique les conséquences sur le long terme.

Différence en fonction du niveau de qualification

Ces effets, qui ne sont pas les mêmes suivant le niveau d’études, sont persistants dans le temps. La différence, c’est que pour les moins qualifiés, il y a surtout plus de jours de chômage, moins de jours à l’emploi, par manque de possibilités de trouver un travail. Alors que les plus qualifiés voient surtout leurs revenus être plus bas. "Pour ceux qui ont un niveau d’études secondaire supérieur, et au-delà, elles ont plus d’attitudes de réaction, entre autres", souligne Bruno Van der Linden, directeur de recherche au FNRS, et professeur à l’UCLouvain.

Je peux m’attendre à ce que les conséquences soient plus graves.

Parce qu’en fait les plus qualifiés "peuvent en situation économique difficile plus facilement accepter un emploi où ils sont surqualifiés"Pour ces publics-là, il y a même à court terme un impact négatif sur les revenus annuels d’environ 8%. Cet effet s’estompe, diminue avec le temps, mais reste de 6% inférieur dix ans plus tard. Les personnes donc plus qualifiées sont plus affectées dans un premier temps. Il y a ensuite une atténuation, mais pas une disparition de l’effet négatif.

Ce sera pire dans les mois qui viennent

Le pire est en fait que les effets négatifs décrits sont valables pour des récessions "dites normales"C’est-à-dire "quand le chômage est accru de 1,5%, et l’effet est persistant et stable pendant une douzaine d’années", précise Bruno Van der Linden, "l’étude menée à l’époque en Flandre ne pouvait pas aller beaucoup plus loin".

La récession à venir sera très probablement plus forte que ce qui a été étudié, et les conséquences pour les jeunes, sans doute pires. "De combien, dans quelle mesure ce sera pire, "c’est difficilement quantifiable aujourd’hui", admet Bart Cockx, "mais je peux m’attendre à ce que les conséquences soient plus graves que les chiffres déjà énoncés", dans les mois qui viennent.

Solutions ciblées et temporaires

Que peut-on faire pour ces jeunes qui arrivent en fin de scolarité ? La réponse principale reste d’atténuer la crise, "de stimuler la demande agrégée pour absorber les effets négatifs de cette crise", estime Bart Cockx. Stimuler l’économie pour éviter un creux trop important. Au-delà, la formation et l’emploi aidé peuvent être des réponses, mais sous conditions.

Emplois aidés

L’enjeu n’est pas celui d’emplois aidés de manière générale, mais bien le ciblage précis de ces aides sur les niveaux de scolarité les plus faibles – et uniquement en période récession. Parce que selon Bruno Van der Linden : "Ce qui est clair, c’est que des subventions à l’embauche, temporaires – pendant un an ou deux, ciblées, en récession, sur des personnes avec des scolarités vraiment faibles, jouent un rôle positif. Ces effets positifs sont avérés en France, en Suède, en Belgique. Si on utilise la même recette pour des scolarités supérieures par contre, l’effet favorable tend vraiment à diminuer, voire à disparaître".

Le risque ? Des effets d’aubaine. Parce qu’il faut éviter les caricatures pour Bruno Van Der Linden, "même en période difficile, il y a des embauches. Pour ceux qui ont une formation pointue à la sortie des études, il y a aura sans doute suffisamment d’opportunités, ce n’est pas un bon usage des moyens publics – rares – que de subventionner l’embauche, pour autant que les mesures utiles soient prises au niveau macroéconomique".

Prolonger certains parcours de formation

Quand cela a du sens, une prolongation pour un an de la formation est aussi envisageable, "des bourses pour les moins qualifiés qui normalement devraient terminer leurs études. C’est sans doute le moment de les stimuler plus qu’en période normale", suggère Bart Cockx. Attendre que le gros de l’orage soit passé, et rentrer sur le marché du travail un peu plus tard, en ayant une formation améliorée. Mais là aussi, les détails et le ciblage ont toute leur importance. Le complément d’études sera-t-il porteur ?

Raccourcir la période d’attente

Le principal reste en fait de se rendre compte que la situation de nombreux jeunes va être problématique dans les mois qui viennent. Pour ceux qui sortent du système scolaire, sans soutien financier de leur famille – et qui pendant un an n’auront droit en principe à aucune allocation de chômage, période d’attente oblige.
Il y a là pour Bruno Van der Linden, "un enjeu de soutien, via les CPAS ou d’autres institutions", parce qu’un véritable risque de situations financières intenables. 
Et pour Bart Cockx, il serait "normal de raccourcir, même temporairement, la période d’attente".