Débâcle ou réussite éclatante : voici les méthodes de Providence, l'acheteur de Voo

Quelle stratégie va adopter Providence Equity avec Voo ? C’est la question qui turlupine pas mal de monde, en province de Liège et jusqu’au gouvernement wallon à Namur et aux sièges des partis politiques francophones qui ont validé ce rachat (PS, MR, Ecolo). Le PTB n’a pas attendu pour présenter sous un mauvais jour l’acheteur américain, le dépeignant comme un "prédateur" qui "achète les sociétés (souvent publiques mais pas uniquement) à un prix bradé, s’attaque au personnel, réduit les coûts puis revend à un prix élevé quelques années plus tard." Le parti d’extrême-gauche a-t-il raison de s’inquiéter ? Comment travaille Providence Equity ? Voici trois exemples de gestion en Europe – un plus ancien et deux beaucoup plus récents – dans le domaine des entreprises télécom.

L’Irlande : un succès financier pour Providence, un goût amer pour d’autres

"Privatisation : ce qu’il faut retenir de la débâcle d’Eircom", c’est le titre d’un rapport de l’ICTU, un syndicat irlandais de gauche, datant de 2011 et revenant sur la privatisation de l’opérateur télécom historique irlandais, Telecom Eireann. C’est en 1999 que le gouvernement irlandais décide de vendre son opérateur. Après une bataille face à d’autres candidats, c’est le consortium "Valentia" qui l’emporte. Ce dernier, composé de Providence Equity, du milliardaire irlandais Sir Anthony O’Reilly et d'un fonds d’investissements de George Soros, s’offre une société en bonne santé financière, présente en bourse avec 576.000 petits actionnaires. Providence Equity détient la plus grande part du gâteau (46,4%) face à Soros (18,5%) et O’Reilly (4%), le reste étant aux mains des employés. Pour le syndicat ICTU, le bilan du consortium "Valentia" est simple : "Valentia" a "visé le court terme, en asséchant les actifs, augmentant les prix, arrêté les investissements et dégagé la valeur maximum pour eux-mêmes". Le syndicat, dans ce rapport de 2011, critique durement le gouvernement irlandais et sa décision de privatiser entièrement l’opérateur national : "c’était une compagnie qui se modernisait rapidement, efficace, avec un fort investissement, sans dette, et avec un réseau mobile, alors un marché balbutiant, en croissance rapide. […] 11 ans plus tard, l’Irlande continue de subir les conséquences de cette privatisation avec un réseau de pauvre qualité. En 2010, l’Irlande se classait 30e de l’OCDE, devant le Mexique, pour ce qui concerne la vitesse de la connexion." Sur ces 11 ans, précisons que Providence n'est resté que 3 ans.

Au niveau financier, les petits actionnaires qui avaient acheté l’action à 3,9€ lors de son entrée en bourse en 1999, ont perdu un tiers de leur mise de départ. Pour ce qui concerne le management, les nouveaux propriétaires avaient décidé de vendre la division "téléphonie mobile" (Eircell) avant, quelques années plus tard, d’acheter une autre (!) compagnie de téléphone mobile (Meteor). De quoi donc se poser quelques questions…

Selon le syndicat, Providence a investi 314 millions dans Eircom, avec à la clé, au final, un bénéfice à la revente de 232 millions, auquel il faut rajouter des dividendes à hauteur de 188 millions, sans compter le renchérissement de l’euro face au dollar, un bonus de 126 millions. Au total, le syndicat calcule un "gain probable" de 564 millions d’euros au total. Pas très loin de doubler l’investissement initial donc, pour Providence.


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L’Espagne : un succès insolent grâce à une politique tarifaire très agressive

Il y a quelques années, MasMovil n’était qu’un petit opérateur mobile virtuel, comme on les connaît chez nous avec Carrefour, par exemple, avec 150.000 clients et un chiffre d’affaires de 17 millions. Lorsque MasMovil et Ibercom (un opérateur orienté entreprise) fusionnent en 2014, personne ne s’attend à un tremblement de terre. L’année suivante, France Telecom (Orange) se voit forcé, par l’autorité de la concurrence européenne, de vendre Jazztel, un réseau de fibre optique bien implanté dans les 5 plus grandes villes espagnoles (700.000 foyers). Voilà donc MasMovil avec du "dur", un vrai réseau. C’est à ce moment-là que Providence débarque, mettant 200 millions d’euros sur la table. MasMovil se lance dans une série d’achats (dont Yoigo, un opérateur mobile, pour quasi 500 millions d’euros). Après la fibre, voici donc des antennes. MasMovil signe des accords avec Orange Movistar pour utiliser leur réseau ("roaming national") et augmenter sa couverture. Mais surtout, l’entreprise adopte une stratégie très agressive au plan tarifaire et plus concentré sur le client, comme l’explique à Henry de Laguérie, notre correspondant à Barcelone, Jordi Damià, professeur à la EAE Business School : "Le modèle commercial, le modèle de service que propose MasMovil est très attractif. Ils offrent un service orienté à un secteur bien déterminé de clients. Beaucoup de simplicité, un excellent service client, des prix très ajustés… Et ça leur a permis de devenir l’une des entreprises préférées des consommateurs en termes de service et de prix." Dans un marché espagnol où les opérateurs dominants matraquaient leurs clients avec des obligations contractuelles, MasMovil a joué le rôle de "disrupteur" : "Ces dernières années, c’est l’entreprise qui est arrivée en tête des enquêtes de satisfactions clients. Ils valorisent les tarifs mais aussi et surtout l’attention apportée au client et la simplicité des tarifs proposés. MasMovil a compris qu’il fallait proposer des téléphones débloqués pour pouvoir utiliser plusieurs compagnies. Ils ont réussi à mettre fin à ce paradigme qui obligeait les clients à accepter des conditions très restrictives. Ils ont compris que le client recherche la portabilité, la simplicité et des coûts bas."

Aujourd’hui, MasMovil est le 4e opérateur national avec 8,3 millions de clients et un chiffre d’affaires de 792 millions, son réseau de fibre est connecté à quasi 20 millions de foyers et des emplois ont été créés à la pelle. Leader dans l’acquisition de clients, MasMovil est une réussite totale pour Providence. Fortune faite, la "private equity" s’est donc retirée en… quintuplant sa mise de départ. De plus, Providence reste actionnaire et membre du CA. Bref, une réussite sur toute la ligne pour Providence et pour MasMovil.

Les pays baltes : une stratégie pour "sortir" avec du profit

Début 2016, Providence Equity rachète Bité. Présent en Lituanie (2e) et en Lettonie (3e), cette société propose de la téléphonie mobile et dispose d’un réseau fixe (internet/ligne fixe). Mais à l’inverse de MasMovil, la stratégie de Providence dans ces deux pays baltes sera une course aux services. En octobre 2017, Providence s’offre MTG Baltics, un groupe audiovisuel réunissant 11 chaînes de télévision réparties dans les trois pays baltes, des radios ainsi que Viasat, l’équivalent de BeTV chez nous.

Bité était un opérateur à la stratégie peu lisible : il n’était pas dans une recherche du prix le moins cher, il n’était pas non plus dans une volonté de proposer les dernières innovations. L’arrivée de Providence a provoqué un changement de stratégie : "Bité n’avait pas de stratégie très claire. Désormais, l’entreprise se focalise sur ses clients, en proposant la meilleure expérience possible. De plus, Bité veut combiner le contenu et leurs réseaux, la télévision sur les écrans de smartphones. Ils ont eu du retard dans ce domaine, mais au lieu de lancer un mauvais produit, ils ont postposé de peur de perdre la loyauté de leurs clients. Ils ont compris qu’en mettant les clients au premier plan de leur préoccupation, l’argent suivrait…" nous explique ainsi Mindaugas Ubartas, le président de Infobalt, le représentant du secteur télécom en Lituanie. Quatre ans après l’arrivée de Providence, si les chiffres semblent corrects, l’Américain n’est pas prêt de sortir, la faute, selon Mindaugas Ubarts, au retard dans l’implémentation de la télévision dans les téléphones portables, axe fort de la stratégie de Bité. Ce n’est donc pas encore le moment, pour Providence, de quitter les pays baltes.

Conclusion : quelle stratégie pour Voo ?

On le voit, Providence a été confronté à différents scénarios que ce soit en Irlande, en Espagne ou dans les pays baltes. Voo est au milieu : comme Eircom, c’est une entreprise provenant du public, comme MasMovil elle doit gagner des clients, comme Bité elle dispose d’un certain type de contenu premium et grand public dans un marché très concurrentiel. Que va donc faire Providence en Wallonie ? D’abord et avant tout, gagner de l’argent. Ces dernières années, Voo a réalisé ses premiers bénéfices : un demi-million en 2015, un peu moins d’un million en 2016, 1,6 million en 2017. Enfin, peut-on penser, d’autant plus que Voo est parfois présenté comme le pire câblo-opérateur d’Europe, incapable pendant des années de faire du profit. 

Voo a besoin d’être compétitif en termes de prix (coucou MasMovil) et d’offrir une meilleure expérience utilisateur, à tous points de vue, à ses clients (coucou Bité). L’expérience irlandaise de Providence semble loin, cette société a montré qu’elle savait comment développer le business télécom. Si Providence arrive à développer Voo, cela signifiera un réseau de meilleure qualité, plus d’emplois, et à terme, une solide plus-value pour les actionnaires publics, la Province de Liège et de nombreuses communes (qui gardent 49% du capital). C’est certainement ce scénario qui était imaginé par Stéphane Moreau en mai dernier, quand Providence signe avec Nethys…

Extraits de notre journal de 13h:

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