Dans une ferme bio du Sussex, l'ombre menaçante du Brexit

L'agricultrice Ellie Woodcock, le 9 octobre 2019 dans les vergers de sa ferme de Brambletye, à East Grinstead, en Angleterre
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L'agricultrice Ellie Woodcock, le 9 octobre 2019 dans les vergers de sa ferme de Brambletye, à East Grinstead, en Angleterre - © GLYN KIRK

A première vue, le Brexit peut sembler indolore pour une petite ferme biologique comme celle d'Ellie Woodcock, à deux heures au sud de Londres. "Je n'exporte rien. Nous vendons directement et localement".

Pas de droits de douane, pas de casse-tête à la frontière. Mais comme tout ce qui concerne le Brexit, c'est sans compter les nombreux effets boomerang.

"Je pense que le Brexit va avoir un impact très négatif sur la communauté agricole, et moi je fais partie de cette communauté", explique la jeune femme, qui co-gère la ferme Brambletye.

"Même si vraiment je retourne tout dans ma tête, je ne vois aucun avantage" au Brexit, renchérit son partenaire Stein Leenders, tout en cueillant les derniers fruits de la saison.

Brambletye, exploitation de 18 hectares, produit des pommes, des poires, des framboises et des mûres. Sans oublier des oeufs pondus par des dizaines de poules au plumage roux qui gambadent entre les arbres.

Ellie, Stein et leurs employés - la ferme fait travailler 20 personnes en comptant les vendeurs - produisent presque tout sur place, y compris les compotes et jus de fruits embouteillés et étiquetés dans un hangar où s'affairent trois ouvriers.

"Mais j'ai besoin d'acheter des bouchons en liège, du substrat de champignons, des graines" à des revendeurs qui les font venir de l'étranger, explique l'agricultrice, qui fait ce métier par passion du bien manger et de l'environnement.

Tous ces produits risquent de devenir plus chers à cause du Brexit, entre la livre dont la valeur a fondu depuis le référendum de 2016 et les perturbations attendues aux frontières.

Si la ferme Brambletye a choisi de se focaliser sur quelques produits, d'autres petits cultivateurs font venir des fruits d'Espagne, du Portugal ou d'autres contrées ensoleillées d'Europe pour compléter leurs étals pendant les longs mois pluvieux d'hiver.

Au marché The Spread du quartier huppé de Primerose Hill à Londres, les amoureux des produits bio déambulent entre les stands. Mais derrière l'effervescence du week-end, l'humeur des vendeurs est morose.

"Tout ce que nous plantons dans la terre est importé. Le Brexit va nous toucher beaucoup parce que les prix vont monter. Les petites fermes vont souffrir le plus", se désole Dave Newton, de la ferme Brockmans, dont l'étal fait face à celui de Brambletye.

"Ils ne vont pas revenir"

Les grandes exploitations agricoles qui exportent une grande partie de leur production, notamment les éleveurs bovins, risquent pourtant une véritable hécatombe, entre possibles pertes de subventions européennes, droits de douane massifs qui pourraient brutalement s'appliquer à leurs produits sans accord avec Bruxelles, et exemption de taxes à l'importation annoncées par le gouvernement de Boris Johnson.

"Beaucoup de travailleurs étrangers vont devoir rentrer chez eux", renchérit Mike Norledge, l'un des dirigeants de The Spread.

"Ce n'est pas un travail très glamour de cueillir des fruits 8 à 10 heures par jour. Il y avait la motivation de la livre forte pour les ouvriers qui venaient de pays plus pauvres et pouvaient ainsi gagner beaucoup d'argent vite", fait valoir Ellie.

"Mais s'ils ne se sentent plus les bienvenus" à cause de l'atmosphère parfois xénophobe qui a accompagné les débats sur le Brexit, et "s'il n'y a plus l'incitation financière, alors ils ne vont pas revenir", insiste-t-elle.

Elle-même n'emploie que des habitants de la région car elle n'a pas les moyens de loger les saisonniers, et elle rencontre "le plus grand mal à trouver des gens localement. Ca m'inquiète pour les autres fermes. Comment vont-elles faire?"

Est-ce qu'au moins le Brexit pourrait stimuler la demande des produits "made in Britain"? Ellie n'y compte pas. "Il y a toujours une large part de la population intéressée par les aliments transgéniques", "plus faciles et moins cher" à faire pousser que le bio, remarque-t-elle.

Le Premier ministre conservateur Boris Johnson, qui veut un Brexit à tout prix le 31 octobre, a d'ailleurs fait des OGM un des points forts de son programme.

Les clients aussi s'inquiètent à l'approche du Brexit. Christian del Valle, qui fait son marché au Spread, s'attend à ce que la variété proposée diminue en cas de Brexit dur, et redoute une baisse de qualité des aliments.

"L'idéal c'est d'acheter local quand on peut et de compléter avec des produits importés, et il n'y a pas de meilleur endroit pour ça que l'UE où les normes de qualité sont élevées".

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