CQFD : faut-il régulariser les sans-papiers dans les métiers en pénurie ?

Faut-il régulariser les sans-papiers qui travaillent dans des métiers en pénuries ? C’est un des points de la dernière note de l’informateur Paul Magnette, une sorte de régularisation par le travail ciblée sur les nombreux secteurs manquant de main d’oeuvre. Pour en discuter sur le plateau de CQFD : Sotieta Ngo, directrice générale du CIRÉ (coordination et initiatives pour réfugiés et étrangers) et Olivier Willocx, administrateur délégué de BECI, l’Union des entreprises de Bruxelles.

Pour Sotieta Ngo, cette proposition aurait dû être explorée depuis longtemps. "Aujourd’hui, les travailleurs sans papiers n’ont pas accès aux procédures de délivrance des permis de travail dans les fonctions en pénuries", explique-t-elle, "alors que ces personnes correspondent à des besoins et parfois y répondent, mais leur emploi ne vient pas remplir les caisses de la sécurité sociale, leur employeur prend tous les dangers et elles ne sont pas couvertes non plus, dès lors qu’elles travaillent au noir".

Un système paradoxal

La directrice générale du CIRÉ explique avoir récemment reçu une demande d’Infrabel pour pouvoir engager une personne électro-mécanicienne, ce qui n’a pas pu se faire parce que sans titre de séjour légal. "Aujourd’hui, Infrabel ne trouve pas sur le marché du travail de quoi répondre à son besoin. Et on a ainsi un tas d’employeurs qui s’adressent à nous et soutiennent le travailleur étranger, mais ne peuvent pas l’engager", regrette-t-elle.

Olivier Willocx confirme ce qu’il appelle un paradoxe, en se référant à l’exemple Infrabel : "si cette personne se trouve à l’étranger aujourd’hui, probablement qu’elle obtiendrait un permis pour venir travailler en Belgique, puisqu’il y a pénurie". Pour l’administrateur délégué de l’Union des entreprises de Bruxelles, ce débat n’est pas juste économique, c’est aussi un enjeu de la transition écologique. "Dans la construction, on décide de superbes plans en région bruxelloise, mais sans les 20.000 à 25.000 personnes supplémentaires nécessaires dans ce secteur, on ne va rien transformer du tout", assure-t-il.

Travailleurs sans papiers et réfugiés : pas les mêmes profils

La ministre fédérale Open Vld de l’Asile et de la Migration a répété être contre cette mesure qu’elle juge non nécessaire. Pour Maggie De Block, la priorité doit aller aux candidats qui ont obtenu un titre de séjour et aux chômeurs.

Un argument balayé par le CIRÉ : "Qui et dans quel ordre importe peu", explique Sotieta Ngo, "il faut aller dans tous les sens […] De plus, ce ne sont pas les mêmes profils : les demandeurs d’asile demandent une protection et la Belgique n’est pas autorisée à faire dépendre sa protection de l’exercice d’un emploi. Les travailleurs sans papiers sont une catégorie de personnes très différente, et l’une n’exclut pas l’autre". Pour Olivier Willocx, l’argument de l’Open Vld tient plus à des considérations politiques et symboliques qu’économiques.

Campagnes de régularisation ?

Des campagnes de régularisation de travailleurs sans papiers via le travail ont existé par le passé. En 2009, suite à une forte mobilisation de citoyens et de sans papiers, le gouvernement Van Rompuy avait proposé l’accès au séjour régulier aux travailleurs remplissant toute une série de conditions. Les compétences adaptées au marché du travail, notamment pour les métiers en pénurie, étaient aussi reconnues dans ce cadre.

A l’époque, le Ciré avait relevé plusieurs écueils dans ce processus, tels que la lenteur des procédures, des critères pas assez précis et souvent interprétés de manière trop restrictive, ou encore la dépendance du travailleur à l’égard de l’employeur. La régularisation effective s’en trouvait au final marginale et temporaire.

"La durée moyenne des procédures était de 18 mois", précise Sotieta Ngo, "quel employeur peut se permettre d’attendre 18 mois que le travailleur avec qui il a signé un contrat de travail arrive légalement sur le lieu du travail ? […] Il y a aussi eu un nombre de faillites incalculables, parce que des activités ont été lancées, etc.", explique encore la directrice du CIRÉ qui préfère lier la régularisation à un métier plutôt qu’à un employeur.

Olivier Willocx ajoute cette réflexion : "si aujourd’hui on veut trouver de la main d’œuvre bon marché, on ne va pas s’engager dans un processus de 18 mois […] On va plutôt prendre des travailleurs détachés de Roumanie ou de Bulgarie et les faire venir légalement travailler ici". Bref, les travailleurs sans papiers ne viendraient pas concurrencer les autres, selon l'administrateur délégué de BECI, dans des métiers en pénurie, a fortiori.

CQFD, Ce Qui Fait Débat, un face-à-face sur une question d’actualité chaque jour à 18h20 sur La Première et à 20h en télé sur La Trois.

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