Coronavirus : faut-il passer à la semaine de 4 jours pour limiter les licenciements ?

La crise du coronavirus provoquera la perte de millions d’emplois dans le monde. Pour limiter la casse, le plus grand syndicat allemand remet une vieille idée sur la table : travailler 4 jours par semaine, payés 5. Travailler moins mais travailler tous, l’idée est simple, mais est-elle réaliste ? Delphine Houba, coauteure du livre “Partageons le temps de travail” et échevine PS de la Ville de Bruxelles et Etienne de Callataÿ chef économiste d’Orcadia Asset Management en débattaient dans CQFD.

Mieux partager le travail

La question de la réduction du temps de travail est presque aussi vieille que le travail lui-même. Delphine Houba rappelle qu’avant on travaillait 7 jours par semaine, puis 6, maintenant 5. Le problème, aujourd’hui, d’autant plus dans un contexte de crise économique, c’est qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde. "Pour maintenir le taux d’emploi actuel, il faut un certain taux de croissance économique. Or depuis les années 60, nous n’avons plus ces taux de croissance" constate Delphine Houba. Le taux d’emplois disponibles ne croît donc pas aussi rapidement que le nombre de demandeurs d’emploi. "Réduire le temps de travail, dans ce contexte de crise de la croissance, permet de créer de l’emploi en le partageant autrement. Parce qu’aujourd’hui, il existe une forme de partage de l’emploi mais elle n’est pas équitable".

Aujourd’hui, il existe déjà une forme de partage de l’emploi mais elle n’est pas équitable

Dans ce scénario, tout le monde est gagnant, pour Delphine Houba. Les travailleurs : les uns travaillent moins, les autres retrouvent du travail. Les employeurs : ils ont du personnel plus motivé et productif. L’Etat : il voit le nombre de chômeurs à indemniser diminuer et le nombre de travailleurs qui cotisent augmenter.

Travailler moins ou gagner plus ?

Le problème pour Etienne de Callataÿ c’est qu’il faut que les travailleurs soient d’accord de réduire leur temps de travail, or l’économiste n’en est pas convaincu "Rappelez-vous le succès de Nicolas Sarkozy quand il a proposé aux Français de travailler plus pour gagner plus". Ces dernières décennies, l'industrialisation, les nouvelles technologies, la robotisation ont permis d’importants gains de productivité mais nous n’en avons pas profité pour moins travailler. "Nous avons, collectivement, inconsciemment, préféré mettre ça au profit de plus de consommation plutôt qu’au profit de plus de temps de loisir. Il y a un appétit de revenu qui existe". Les travailleurs travaillent donc plus que ce qu’il serait envisageable de faire pour gagner plus et consommer plus.

Ce n’est pas le cas dans tous les métiers nuance Delphine Houba. "Certes, pour l’infirmière qui a déjà du mal à la fin du mois, même en travaillant à temps plein, la question de gagner plus se pose. Mais les travailleurs qui ont un salaire décent, et ça se voit dans les expériences qui ont été menées à l’étranger, quand ils ont le choix, ils choisissent le temps libre plutôt que le salaire supplémentaire".

Qui paye ?

La diminution du temps de travail avec maintien du salaire est conditionnée à l’embauche de nouveaux travailleurs et donc de nouveaux coûts pour l’employeur. "C’est là que le bat blesse note Etienne de Callataÿ. Où aller chercher cet argent ?". Une des solutions, répond Delphine Houba, c’est de diminuer les dividendes versés aux actionnaires "Ca s’est vu dans beaucoup d’entreprises qui ont expérimenté la réduction du temps de travail. Ça peut aussi être un gel des salaires les plus élevés dans l’entreprise. On s’est rendu compte dans certains cas que la réduction du temps de travail augmentait la productivité ce qui a permis de rétablir les salaires. On peut aussi aller chercher de l’argent du côté de la fraude fiscale, c’est une question de justice sociale. De l’argent il y en a. Et puis on parle du coût de travailler moins mais on ne parle pas du coût de travailler trop : le mal-être au travail, les burn-out,…".

On a déjà réduit par le passé le temps de travail sans perte de salaire. C’est une question de volonté politique

Fondamentalement, pour Delphine Houba, la question du financement est un rapport de force entre travailleurs et employeurs. "On a déjà réduit par le passé le temps de travail sans perte de salaire. Ça a déjà été fait, on peut le faire […] c’est une question de volonté politique".

Pour Etienne de Callataÿ, un rééquilibrage de la répartition des gains de productivité entre actionnaires et travailleur est à considérer sérieusement: "Depuis 40 ans environ, il y a une érosion de la part qui revient aux salariés. Comme si les gains de productivité étaient accaparés par les actionnaires". Si les travailleurs en récupéraient quelque chose, reste à voir s’ils le voudraient en temps libre ou en salaire supplémentaire.

Des entreprises plus compétitives?

Autre avantage de la mesure, pour Delphine Houba : des entreprises plus compétitives. "Si on regarde des exemples concrets d’entreprises qui ont mis la mesure en place, elles sont devenues plus compétitives. Le fait d’avoir de nouvelles embauches compensatoires, de répartir le même volume de travail sur plus de monde permet d’ouvrir plus longtemps, par exemple, pour un garagiste ou d’opérer des patients sur des plages horaires plus longues pour un hôpital".

Si les entreprises étaient plus compétitives en faisant travailler leur personnel 6 heures et en les payant 8 heures, elles le feraient depuis longtemps

Des entreprises plus compétitives, Etienne de Callataÿ n’y croit absolument pas. "Ça fait longtemps que je ne crois plus au Père Noël. Si les entreprises étaient plus compétitives en faisant travailler leur personnel 6 heures et en les payant 8 heures, elles le feraient". L’économiste ajoute que les travailleurs ne sont pas tous interchangeables. Dans certains secteurs, un travailleur n’est pas l’autre et il n’est pas toujours aisé de remplacer un employé qui travaillerait un jour de moins par semaine. Dans d’autres secteurs, c’est plus facile en revanche.

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