Coronavirus : cent ans après, peut-on espérer de nouvelles "années folles" à la sortie de la crise ?

Il y a cent ans, en 1921, le moral était plutôt en berne, en Europe comme aux Etats-Unis. A peine sorti des massacres de la Première Guerre mondiale, le monde avait été frappé par l’épidémie de grippe espagnole en 1918-1919, qui fit des millions de morts dans le monde.

Pourtant, lorsqu’on évoque les années 1920, c’est souvent pour parler d’une décennie dorée : musique, architecture, cinéma, littérature, technologies modernes, regain de la consommation… Les années "folles" portent bien leur nom dans l’imaginaire collectif. Au point que certains se posent la question : va-t-on vivre le même phénomène lorsque l’on sortira (enfin) de la pandémie du Covid-19 ?

"Les comparaisons sont toujours stimulantes", note Chantal Kesteloot, historienne spécialiste de la mémoire des deux Guerres mondiales. Mais elle rappelle que cette image fantasmée des années 1920 est "tronquée". "On oublie aussi que pour des millions de gens, ça n’a pas été ces années d’exaltation, de libération", rappelle-t-elle. Pour la majorité de la population des années 1920, la vie a été rude et marquée notamment par le retour d’un discours très moralisateur, encourageant notamment à refaire des enfants pour pallier les pertes de la guerre.

Une comparaison idéologique

En réalité, le terme est trompeur : la reprise économique ne s’est pas faite dès 1920, mais quelques années après. "Il faut attendre l’année 1921, pour constater une reprise assez importante des mouvements financiers, commerciaux et en matière de consommation", explique Kenneth Bertrams, professeur d’histoire économique à l’ULB. On parle toujours des 'années 20 rugissantes', d’un bloc de dix années, alors que c’est beaucoup plus complexe."

Pour l’historien, la référence aux années folles elle-même a tout de la prophétie autoréalisatrice. "Ceux qui pointent cette comparaison ont une idée derrière la tête, pointe-t-il. Il y a une charge idéologique : un appel à consommer, pour nous promettre des lendemains qui chantent. Mais on n’a pas les chiffres réels de la reprise et on a encore beaucoup d’incertitudes sur la durée de la pandémie", ajoute-t-il.


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Il y a cent ans, la structure économique n’était d’ailleurs pas du tout la même : le système social était rudimentaire, et seule une fraction infime de la population pouvait jouer un rôle de levier en termes de consommation. Autre différence : le rôle de l’investissement public. "Dans les années 1920, il a fallu s’appuyer sur le privé, car les systèmes publics étaient très fragilisés : il y avait une grosse défiance des populations envers les Etats", rappelle l’historien.

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La reconstruction des bâtiments, détruits pendant la Guerre (ici à Ypres), a contribué à relancer l’économie dans les années 1920. © Topical Press Agency/Getty Images

Lors de la crise du Covid-19, ces derniers ont pris leurs responsabilités, estime Kenneth Bertrams. "Ils se rendent compte aujourd’hui qu’il faut relancer la machine de manière directe en soutenant les entreprises et en développant un système de crédit et d’emprunt", affirme-t-il. Même si Kenneth Bertrams reconnaît que les Etats auraient pu accentuer leurs politiques interventionnistes, comme lors des négociations avec les groupes pharmaceutiques à propos des vaccins.

En termes de santé physique et mentale, les années 1920 ont été pires

Peut-on être optimiste sur un regain d’enthousiasme post-Covid-19 ? Pour Chantal Kesteloot, il est certain qu’il y aura un "appel d’air, parce que le monde culturel est à l’arrêt depuis plus d’un an". Mais les blessures au moral sont profondes. "Il y a un problème de santé mentale complètement sous-évalué, dont on ne verra l’impact que dans quelques années", estime l’historienne.

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Les cinémas, comme les salles de spectacle, sont fermés depuis longtemps en Belgique. © BELGA PHOTO ERIC LALMAND

En 2021, c’est la lassitude qui l’emporte sur l’optimisme. "On a l’impression d’être amorphe, de ne pas avoir les outils pour lutter, note l’historienne. Lors du premier confinement, il y avait des formes d’humour. Aujourd’hui, c’est plutôt un gros abattement et on cherche vainement la dynamique du printemps 2020." Kenneth Bertrams tempère toutefois ce constat : "En termes de santé physique et mentale, les années 1920 ont été pires. Il n’y a pas une seule famille qui n’a pas été fracassée par la Seconde Guerre mondiale et la grippe espagnole."

La question du climat

Que nous réserveront les années à venir alors ? "Personne n’a de boule de cristal", sourit Kenneth Bertrams, qui estime toutefois que la situation économique actuelle permet d’espérer d’abord un "rattrapage". "Il y aura une reprise de la consommation, si la vaccination se poursuit et que dès la fin de l’année, les restrictions diminuent, assure-t-il. Si d’autre part, on rentre dans un régime juridique avec plus de liberté, je suis persuadé que la reprise va être forte."

Mais attention, rattrapage à court terme ne signifie pas forcément reprise économique sur le long terme. "La reprise doit se calculer sur un horizon de 2 à 5 ans, note l’historien. Il faut se laisser le temps pour voir l’impact, qui n’a pas encore mesuré, notamment les dégâts sociaux qui resteront une fois que les subsides finiront." Une autre question se pose : celle de la lutte contre le réchauffement climatique. "Dans quelle mesure le Covid-19 ne va pas effacer toutes les actions entreprises pour mettre le climat au cœur de la politique économique ?", s’interroge Kenneth Bertrams. Une question anachronique en 1921, mais brûlante cent ans plus tard.

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