Clearstream, LuxLeaks, Panama Papers... "L'histoire bégaie cruellement"

Pour le journaliste Denis Robert, à la base de l'affaire Clearstream, il est difficile désormais de tenir le discours du "On ne savait pas".
Pour le journaliste Denis Robert, à la base de l'affaire Clearstream, il est difficile désormais de tenir le discours du "On ne savait pas". - © Tous droits réservés

Le journaliste d'investigation Denis Robert fut l'un des premiers à mettre en lumière un scandale financier d'ampleur : l'affaire Clearstream. En 2001, il révélait que des milliers de sociétés utilisaient des services de Clearstream pour cacher de l'argent dans les paradis fiscaux. Il lui en a coûté dix ans de batailles judiciaires, avant de triompher de ses accusateurs, des banques luxembourgeoises notamment.

Denis Robert fait aujourd'hui partie du comité de soutien d'Antoine Deltour, ce lanceur d'alerte à la base des "LuxLeaks", dont le procès devant un tribunal luxembourgeois s'ouvre ce mardi. Ce jeune homme y est poursuivi pour avoir fourni à la presse des documents révélant des accords entre le fisc luxembourgeois et certaines multinationales.

Un procès "kafkaïen"

"C'est tellement scandaleux ce qui arrive, c'est tellement énorme, kafkaïen, commente Denis Robert, invité de Matin Première. L'histoire bégaie cruellement. Depuis Clearstream et ce qui m'est arrivé, ce n'est pas la première fois que des lanceurs d'alerte sont poursuivis. Mais là, c'est tellement énorme de voir ce jeune auditeur de 28 ans qui a œuvré pour notre bien à tous, pour notre information, le voir se retrouver dans ce paradis fiscal à devoir se défendre, à ses frais. C'est scandaleux. Tout le monde se sent concerné aujourd'hui."

Entre les deux affaires, il y a plus de dix ans. Et, en plus de dix ans, les temps ont changé. "Mais le bras de fer est toujours le même. Le bras de fer entre nous – les lanceurs d'alerte, les journalistes… – et ces multinationales, ces banques. Et, au milieu, on a des gouvernements et des pays qui ferment les yeux; qui, d'un côté, font de grandes déclarations, et puis, d'un autre, font des décrets, des directives sur le secret des affaires. C'est un combat qui est permanent."

Un procès, et "trois failles"

"Et ce procès d'Antoine révèle des failles à trois niveaux, estime l'écrivain et journaliste. De l'Europe d'abord, qui n'est pas du tout à la hauteur du problème, qui continue à faire ces fameuses lois, à considérer que le Luxembourg est un pays normal, qui ne se bagarre pas sur un terrain comme celui-là, qui empêche qu'il y ait une véritable commission d'enquête autour de l'affaire LuxLeaks."

"Au niveau du Luxembourg ensuite, qui, malgré les baratins d'usages et les communications faites par ses politiques, reste un pays qui est le VRP (vendeur représentant placier, ndlr) du système bancaire. Et là, le fait même que le parquet luxembourgeois, que le garde des sceaux et le Premier ministre luxembourgeois poussent à un procès contre cet homme, c'est d'abord la preuve d'un aveuglement politique d'une bêtise énorme, juge Denis Robert. En plus, on voit bien qui ces gens soutiennent, puisqu'ils soutiennent la société d'audit PricewaterhouseCoopers (PwC), une boîte qui nous fait les poches – il faut appeler un chat un chat. Elle participe à hold-up permanent, à savoir ces pratiques qui permettent aux multinationales de ne pas payer d'impôts. Et nous, on en paie, et on en paie de plus en plus."

"Et la troisième faille – et là, je vais parler en tant que Français, même si j'ai l'idée que c'est un peu la même chose en Belgique –, c'est la France. La France qui fait de grandes déclarations. Il suffit de se souvenir du discours de François Hollande au Bourget et son 'combat contre la finance'. Etn sur un cas concret comme celui-là, qui est quand même exemplaire, c'est 'nada', personne. Le lanceur d'alerte est obligé de se débrouiller tout seul. C'est la société, ce sont les citoyens, qui, en colère, se mobilisent pour ce jeune homme."

Un procès, de plus ?

Clearstream, LuxLeaks, SwissLeaks et, désormais, Panama Papers. Les affaires se succèdent, et "c'est une bonne nouvelle" pour le journaliste d'investigation, car, dit-il, "nous sommes de plus en plus acculturés, informés de ce qu'il se passe. Et il y a de plus en plus de monde qui est sensible à ces questions".

Pour Denis Robert, il est difficile désormais de tenir le discours du "On ne savait pas". Et, dès lors, les politiques ne peuvent plus rester inactifs face aux révélations qui se multiplient. Pourtant, "le désastre reste permanent", assure-t-il.

Un procès, pour l'exemple

Et les lanceurs d'alerte sont précieux pour y faire face. Le cas d'Antoine Deltour est d'ailleurs emblématique : "Ce qui est compliqué pour le Luxembourg et pour la société qui le poursuit, PwC, c'est qu'ils doivent faire un exemple d'Antoine Deltour, parce que, s'il est relaxé, c'est la porte ouverte à d'autres lanceurs d'alerte. Ils veulent surtout que l'hémorragie s'arrête."

"Le problème, poursuit Denis Robert, c'est qu'ils n'y parviendront pas. Ils n'ont pas compris que l'informatique était un piège infernal et que, des Antoine Deltour, il y en aura de plus en plus. Car, malgré les ennuis, Antoine Deltour est, je pense, plus heureux aujourd'hui qu'il ne l'était avant. Il a peut-être diminué par trois son salaire, mais il a eu le sentiment d'exister et d'avoir posé un acte éthique."

"Quoi qu'ils fassent, et plus ils vont mettre de barrages devant lui et devant nous, plus cela va être pire pour eux", conclut-il.

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