Chypre: le plan de sauvetage consacre la fin du système bancaire de l'île

Chypre peut-être sauvée mais elle le payera cher
Chypre peut-être sauvée mais elle le payera cher - © AFP/YIANNIS KOURTOGLOU

Cette nuit, au bout de longues heures de négociations dramatiques, les Européens, le Fond monétaire international et le président chypriote sont parvenus à un accord confirmé par les 17 ministres des Finances. Chypre pourra ainsi compter sur un prêt de la zone euro de 10 milliards d'euros. Pour J. M. Barroso, le modèle chypriote n'était touts simplement plus viable.

Des deux banques malades, il n'en restera qu'une : la Banque de Chypre qui va subir une très sérieuse restructuration. L'autre, la Laiki Bank disparaîtra purement et simplement. Les clients qui possèdent moins de 100 000 euros dans ces deux banques sont assurés de retrouver leurs avoirs. En revanche, tout ce qui dépasse 100 000 euros sera, dans un premier temps, gelé. Les autorités chypriotes puiseront dans ces fonds pour recapitaliser la banque de Chypre.

Combien perdront les clients ? Difficile à dire maintenant, cela dépendra de ce qui sera nécessaire pour sauver la Banque de Chypre.  

La Banque centrale européenne soutiendra le secteur bancaire en y injectant de l'argent frais sous forme de prêts. Pas sûr cependant que les banques fermées depuis une semaine rouvrent mardi, et de toute façon, les autorités chypriotes vont bloquer temporairement les transferts vers l'étranger, histoire d'éviter un exil massif des épargnants.

Ce nouveau plan est différent de celui qui avait été présenté la semaine dernière. D'abord il ne vise que les clients et actionnaires des banques moribondes, les déposants des autres banques ne sont pas concernés. Ensuite, il abandonne l'idée de taxer les comptes en dessous de 100 000 euros.

Autre différence : il ne s'agit plus de taxe mais bien de mise en faillite ordonnée et de restructuration. Le parlement chypriote a déjà donné son aval à cette restructuration drastique et à la disparition de la Banque Laiki. Le plan de cette nuit ne devra donc pas retourner devant le parlement chypriote.

A Chypre, la pression est retombée d'un seul coup

Il faut dire que les nerfs des Chypriotes ont été mis à rude épreuve notamment au milieu de la nuit, quand le président a menacé de démissionner. Beaucoup parlaient de faillite, finalement, c'est bel et bien le secteur bancaire qui va régler la facture. De quoi provoquer à Chypre, la colère des Russes détenteurs de la majorité de très gros comptes en banque et la colère des 11 000 employés sur l'île du secteur bancaire. La fermeture de Laiki se traduit par 8000 pertes d'emploi dont 2500 à Chypre.
 
Le texte adopté à Bruxelles doit encore être approuvé par le Parlement chypriote, soumis à une très forte pression de la rue. Une manifestation est prévue ce lundi et la police a reçu des consignes très strictes pour éviter tout débordement. Beaucoup d'employés de banque n'ont rien à perdre et ce lundi matin tout le monde s'interroge sur la date d'un retour à la normale pour les petits épargnants. Très peu d'informations ont en effet filtré sur le moment où les comptes de Laiki seront transférés vers le Banque de Chypre. La réouverture des banques, excepté Laiki, est toujours prévue mardi matin mais elle pourrait dépendre des réactions dans la journée.

L'accord évite une sortie de l'euro, selon le gouvernement

L'accord conclu à Bruxelles entre Chypre et ses bailleurs de fonds met fin à une période d'incertitude et évite à l'île un défaut de paiement et une sortie de la zone euro, a souligné lundi le porte-parole du gouvernement Christos Stylianides. "Finalement, Chypre sort d'une période d'incertitude et d'insécurité pour l'économie. Un défaut de paiement a été évité, ce qui aurait signifié une sortie de la zone euro, avec des conséquences dévastatrices", a indiqué Christos Stylianides à la radio d'Etat.

"La chose importante est que nous ayons trouvé un accord qui nous permet de relancer l'économie et de tout remettre à plat pour un nouveau départ", a-t-il ajouté. Mais "sans aucun doute il y aura des aspects douloureux qui feront peser le fardeau sur chacun d'entre nous".

"Chypre a pris un gros coup et notre niveau de vie va baisser, même si notre économie peut être en mesure de se rétablir dans deux ou trois ans cela va prendre au moins dix ans pour retrouver notre niveau de vie", a estimé l'ancien gouverneur de la banque centrale Afxentis Afxentiou sur la radio d'Etat.

Pour le député Verts George Perdikes, "une fois que la pression sera retombée nous devrions examiner sérieusement la question de savoir si rester dans l'euro est dans notre intérêt ou s'il ne vaut pas mieux changer de monnaie".

Mettre le plan en oeuvre "le plus rapidement possible" pour Herman Van Rompuy
 
"L'accord est essentiel pour assurer un avenir durable pour Chypre dans la zone euro (...) Toutes les parties doivent maintenant assurer la mise en oeuvre le plus vite possible. Nous devons tous travailler dur pour réduire l'impact social de la crise à Chypre", a déclaré M. Van Rompuy dans un communiqué.

Le président de la Commission européenne, Jose Manuel Barroso, a précisé que cet accord avait été conclu "avec le soutien total du président chypriote", Nicos Anastasiades, qui l'a négocié pied à pied pendant près de 12 heures à Bruxelles.

S'exprimant devant la presse, M. Barroso a précisé qu'une "task force", une équipe d'experts, sera rapidement mise en place afin "de fournir une assistance technique aux autorités de Chypre" pour appliquer l'accord et mobiliser les fonds européens.

"L'Europe fait face à ses défis ensemble. Nous ne laissons pas un Etat membre affronter seul une crise financière", a affirmé M. Barroso. "J'appelle Chypre à faire preuve d'unité et de responsabilité (...) J'appelle tous les membres de l'UE à démontrer leur solidarité avec un pays confronté à d'extraordinaires difficultés", a-t-il ajouté.

José Manuel Barroso a également souligné que "la taille du secteur financier n'était pas soutenable" à Chypre. Quant à la question du blanchiment d'argent que le pays est soupçonné d'avoir favorisé, "c'était une source de préoccupation pour l'opinion publique dans certains Etats membres", a estimé le président de la Commission.

Le désendettement et le changement de modèle seront difficiles pour la population chypriote, a admis José Manuel Barroso, pour qui le pays doit désormais "trouver de nouvelles sources de croissance".

Le Commissaire aux Affaires économiques, Olli Rehn, reconnaissait ce lundi matin la violence de la mesure : "Déjà la semaine dernière, il n'y avait pas de solution idéale, juste des choix douloureux et ça n'en a été que plus vrai aujourd'hui, le futur proche sera difficile pour Chypre et ses habitants".
 
La Commission a déjà annoncé qu'elle mettrait des moyens à la disposition de Chypre pour atténuer les conséquences de ces mesures, les autorités craignent des pertes d'emplois, des faillites et la fin de l'attractivité de la place financière de Chypre, principale source de revenus de l'île. 
 
Beaucoup d'incertitudes encore, on le voit. Toutefois, l'accord a été accueilli positivement par les marchés. Les bourses asiatiques ont ouvert en nette hausse ce lundi matin. L'euro est remonté au-dessus de 1,30 dollar.

Pour Berlin, le plan est "le meilleur possible"

Le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble a estimé lundi matin que le plan de sauvetage élaboré pour Chypre était "la meilleure voie possible" et "équitable pour tous les intéressés".

"Le résultat (des négociations) est équitable pour tous les intéressés", a dit le ministre, qui présentait à la presse allemande ce plan élaboré à Bruxelles pendant la nuit au terme d'ardues négociations, et qui prévoit entre autres le démantèlement de la deuxième banque chypriote.

"Avec la solution trouvée, Chypre a une bonne chance de restaurer la confiance perdue", a estimé le grand argentier allemand, qui a reconnu qu'arriver à cette solution avait été "laborieux".

"C'est la meilleure voie possible, même si ce n'est pas une voie facile", a-t-il encore insisté, estimant que le plan, qui prévoit une restructuration en profondeur du système bancaire de l'île, était "à même de stabiliser la situation" à Chypre.

"La preuve a encore été faite, en dépit de tous les doutes, que l'Europe était à même de se montrer solidaire", a-t-il également jugé. Chypre va recevoir jusqu'à 10 milliards d'euros d'aide de la zone euro et du Fonds monétaire international (FMI).

Les députés allemands devront se pencher sur le plan, et ce en deux fois, conformément à la législation allemande sur l'utilisation du mécanisme de sauvetage européen MES, auquel l'Allemagne est le plus gros contributeur.

Une première séance consacrée à Chypre pourrait avoir lieu dès cette semaine, a précisé Wolfgang Schäuble, la décision à ce sujet devant être prise avant la fin de la journée. Si ce n'est pas le cas, les deux votes auront lieu pendant la troisième semaine d'avril. Quoi qu'il en soit, l'adoption définitive du plan est prévue pour la troisième semaine d'avril.

La Russie va étudier les conséquences du plan pour ses intérêts

La Russie va étudier les conséquences pour ses intérêts du plan conclu lundi à Bruxelles entre Chypre et ses bailleurs de fonds, qui va ponctionner les gros dépôts des deux premières banques de l'île, a indiqué le Premier ministre Dmitri Medvedev.

"Il nous faut comprendre ce que va donner cette histoire et quelles en seront les conséquences pour le système financier et monétaire international, ainsi que pour nos intérêts", a déclaré le chef du gouvernement russe, cité par les agences.

"On continue de voler l'argent volé", a-t-il indiqué, semblant ironiser sur l'intention prêtée aux Européens de mettre à contribution les dépôts russes dans cette île à la réputation bancaire controversée.

Anne Blanpain et à Nicosie, Michel Picard

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