Chez Twitter, être en télétravail en permanence sera possible

Après la crise du Covid-19, faut-il envisager de faire du télétravail à 100% comme le propose Twitter?
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Après la crise du Covid-19, faut-il envisager de faire du télétravail à 100% comme le propose Twitter? - © MARCEL MOCHET - AFP

La crise du Covid-19 a amené les entreprises à repenser leur organisation. Recommandé, et même rendu obligatoire, le télétravail est devenu une alternative, par la force des choses, pour bon nombre de travailleurs. L’occasion pour les entreprises et les travailleurs de se rendre compte que télétravail et productivité peuvent aller de pair, et qu’il est possible de recourir au télétravail souvent plus que ce qu’on avait coutume de faire auparavant.

Le réseau social américain Twitter pousse la réflexion plus loin, à l’extrême, même. Il compte autoriser certains de ses salariés à travailler depuis leur domicile de façon permanente, même lorsque les mesures de confinement pour endiguer le coronavirus seront entièrement levées. C’est ce que le groupe a fait savoir mardi. Le réseau social américain est le premier grand nom dans le secteur des nouvelles technologies à prendre des mesures aussi drastiques concernant le télétravail. "Si nos employés ont un rôle et une situation qui leur permettent de travailler de chez eux et qu’ils veulent le faire indéfiniment, nous rendrons cela possible", a déclaré un porte-parole de Twitter à l’AFP.

Actuellement, les bureaux de Twitter sont fermés et tout le monde y fait du télétravail, au moins jusqu’en septembre. Après, en fonction des profils, les employés continueront le télétravail s’ils le souhaitent et si c’est possible. Chez d’autres géants du secteur des technologies, Google et Facebook, le télétravail restera la norme au moins jusqu’en 2021.

100% de télétravail n’est pas forcément une bonne idée pour l’entreprise

Que ce type d’idée, ne travailler qu’à distance, émane d’une entreprise comme Twitter n’est pas étonnant. C’est le propre d’entreprises comme celles-là, des " start-up " du secteur des nouvelles technologies digitales : " C’est la volonté de ce type d’entreprise d’être précurseur. Il y a une course à l’innovation, à être le premier à aller vers une solution extrême. L’idée peut paraître révolutionnaire mais elle est peu praticable par la majorité des entreprises ", réagit Jean-Paul Erhard, spécialiste des questions d’organisation du travail, Manager chez PeopleSphere.

Car le télétravail, poussé à l’extrême n’a pas que des avantages. Certes, des études ont calculé qu’un travailleur en télétravail est 30% plus productif qu’un travailleur sur site. Il est plus concentré et travaille plus en profondeur. Cependant, sur le plan de l’organisation de l’entreprise, le télétravail à 100% n’est pas souhaitable : " Le télétravail a pour inconvénient de créer des monstres d’égoïsme. Quand des personnes télétravaillent, elles fonctionnent, bien sûr, sur base d’objectifs, sur base de tâches à réaliser, avec une plus grande liberté, mais la vie d’une entreprise, la réalisation des objectifs, cela n’est pas une accumulation de tâches individuelles. Les gens qui font trop de télétravail ne pensent plus à la réalisation des objectifs collectifs, par perte de contacts quotidiens. Donc, on a des monstres d’égoïsme qui font bien leur travail, leur tâche, mais qui ne pensent plus à aider leurs collègues, à venir en aide, à s’intégrer dans une dynamique collective ", explique Jean-Paul Erhard. Cela rend le management très complexe.

Pour le travailleur, trop de télétravail n’est pas non plus une bonne chose

Tous les travailleurs n’ont pas les mêmes armes pour concilier vie professionnelle et vie privée lorsqu’ils sont en télétravail. Ne faire que du télétravail pourrait mettre des travailleurs en difficulté. Certains seront plus libres de se concentrer sur leur travail à domicile. Mais d’autres auront plus de peine de jongler entre travail, organisation de la maison, de la famille, etc. Et puis, du point de vue social, le télétravail peut créer des inégalités. Ce n’est pas la même chose de travailler au calme, sur sa terrasse, au soleil à la campagne que de travailler dans un petit appartement, dans un quartier animé du centre-ville.

De plus, lorsqu’il y a trop de télétravail, la relation de travail qui s’installe entre le travailleur et son employeur devient plus impersonnelle et moins solide, avec des risques majeurs pour le travailleur. " Le travailleur est loin. L’attachement est inévitablement moindre. Le jour où il faut s’en séparer, le jour où les affaires sont moins bonnes, etc, (comme l’a fait récemment AirBnB, en annonçant 2000 licenciements), ces entreprises-là, par leur fonctionnement, n’ont pas de résilience, pas de corps social qui permette de faire le gros dos ensemble quand c’est difficile, de rester ensemble, de faire front et de chercher des nouvelles solutions, de nouveaux modes d’organisation ". Avec trop de télétravail, l’entreprise n’a plus ce lien affectif avec son travailleur. " C’est aller au bout du bout de la dématérialisation du travail, cela crée des travailleurs invisibles ", poursuit Jean-Paul Erhard. Ce risque serait plus grand dans les entreprises du secteur des technologies digitales : " Là, le travailleur, finalement, on n’a pas envie de le voir. On n’en a pas besoin. Cela représente un avatar, une adresse mail, un profil, un bouton vert qui s’allume ou un bouton rouge quand il n’est pas disponible, rien de plus ", explique Jean-Paul Erhard. Au risque pour le travailleur de ne plus se sentir considéré et nécessaire à son entreprise.

Le télétravail est une bonne chose, s’il est bien dosé

Ce n’est par pour autant qu’il faut rejeter toute idée de télétravail. Le confinement qui a poussé les entreprises à organiser le télétravail partout où il était impossible de faire autrement a fait évoluer la réflexion. Des entreprises ont développé d’avantage le télétravail, d’autres l’ont mis en œuvre. Des travailleurs ont découvert une autre façon de travailler. Une enquête récente, réalisée par le cabinet de conseil BDO révélait que neuf employés et cadres belges sur dix voudraient faire du télétravail 1 à 3 jours par semaine, après l’assouplissement des mesures de confinement. La raison principale : la productivité. Parmi les personnes qui ont goûté au télétravail en cette période en Belgique, 6 sur 10 ont indiqué vouloir travailler de chez elles au moins deux jours par semaine, une fois les mesures contre le coronavirus levées. 5% des répondants souhaiteraient faire du télétravail à temps plein (4/5 jours). À peine 5% des personnes interrogées ont indiqué qu’elles ne voudraient plus jamais travailler à domicile après la crise du coronavirus.

Il y aura un après coronavirus pour le monde du travail dans lequel le télétravail aura sa place. Le défi sera de trouver le juste milieu. " Les entreprises qui n’étaient pas volontaires ou qui ne souhaitaient pas s’avancer dans le télétravail vont y rester ", estime Jean-Paul Erhard, de Peoplesphere. " Globalement, on va avoir une augmentation du volume de télétravailleurs. On avait 30 à 35% de travailleurs qui étaient autorisés à faire du télétravail. Ce chiffre va augmenter ", poursuit Jean-Paul Erhard. Ce dernier s’attend à ce que, dans les entreprises où le télétravail était autorisé, on revienne à la situation d’avant : " Pour les personnes qui télétravaillaient 2 à 3 jours, ce qui est une bonne norme, on va revenir là. On ne va pas aller jusqu’à 4 jours parce que, pour les travailleurs, il y a le besoin de sortir de chez soi, de retrouver les collègues qui représentent une part importante de la vie ", explique Jean-Paul Erhard. C’est dans les entreprises qui ont découvert, par la force des choses, le télétravail qu’on verra un nombre plus grand de travailleurs poursuivre cette pratique après la crise du Coronavirus.

La bonne option, selon Jean-Paul Erhard, de laisser le choix au travailleur d’opter ou non pour le télétravail, lorsque l’entreprise accepte cette façon de travailler.

En Belgique, à ce jour, aucune entreprise n’a pour le moment annoncé qu’elle proposerait le télétravail permanent à ses salariés.

Archives : Journal télévisé du 23/04/2020

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