Ces "mythes" à oublier sur une relocalisation de l'économie en Europe après la crise du coronavirus

Le traumatisme engendré par la pénurie de masques a érigé la relocalisation de l’activité économique en véritable promesse politique. Les Etats sont désormais nombreux à envisager de relocaliser sur leur territoire, des activités dites "essentielles". A quoi faut-il s’attendre ? Difficile à dire aujourd’hui. Mais voici déjà ce à quoi il ne faut pas s’attendre :

  • "Une relocalisation de toutes les productions"

Certes, des produits considérés comme stratégiques aujourd’hui seront sans doute en partie relocalisés. Produire des masques ou du gel hydroalcoolique en Europe, en quantité suffisante pour constituer des réserves et répondre à la demande actuelle, peut se comprendre.

Mais "il faut bien se rendre compte qu’on ne peut pas relocaliser l’ensemble de toutes les productions", explique Xavier Dupret pour tordre le cou à l’idée que nous pourrions, demain, dans chaque région d’Europe, produire tout ce dont nous avons besoin.

"En clair, ce qui est relocalisable chez nous, ce sont des filières à haute valeur ajoutée. Et, oui il faudra relocaliser une partie des productions, notamment pharmaceutique, parce que nous avons manqué de produits".

Le niveau de productivité de l’économie belge fait qu’il ne serait pas du tout rentable de fabriquer des slips en coton.

Mais l’économiste prend l’exemple d’un autre secteur, celui du textile : "On dit parfois qu’il n’y a plus de textile chez nous. Mais c’est faux. La Belgique est un gros exportateur et un fabricant de référence pour le textile technique. Lorsque l’on voit des infirmiers en Corée du Sud, qui portent des combinaisons de pointe pour lutter contre le Coronavirus, il y a de fortes chances qu’elles aient été fabriquées en Belgique. Mais on ne fera plus jamais de textile de base. Le niveau de productivité de l’économie belge fait qu’il ne serait pas du tout rentable d’envisager une substitution du capital au travail pour fabriquer des slips en coton".

Ou pour le dire autrement : réinstaller des lignes de productions pour des slips en coton n’intéressera aucune entreprise – et sans doute, aucun pouvoir subsidiant.

Si le secteur biopharmaceutique a sans doute une carte à jouer, comme d’autres filières industrielles à haute valeur ajoutée, inutile donc de croire que tous les secteurs pourront être concernés par une relocalisation des activités.

  • "Relocaliser va forcément coûter beaucoup plus cher"

Non, pas nécessairement. Les coûts de production sont certes deux fois plus élevés en Europe que dans les pays émergents.

Imaginons un instant que l’on se prive complètement des délocalisations vers les pays émergents, cela réduirait de 4% le pouvoir d’achat des Européens, selon une estimation de Patrick Artus, dans Les Echos.

Parce que les coûts de production sont plus deux fois plus élevés en Europe que dans les pays émergents. Le niveau des salaires est indéniablement plus élevé en Belgique qu’en Chine.

  • "Relocaliser va permettre de créer massivement des emplois"

Or, c’est justement pour cela que, pour Xavier Dupret, relocaliser en Europe impliquerait surtout plus de machines et moins de personnel : "Une relocalisation de lignes de production chez nous devrait se faire avec une composition qui impliquera moins de travailleurs et plus d’automation. C’est ce qui devrait permettre d’économiser des coûts salariaux, et d’obtenir globalement des productions dont le coût ne sera pas nécessairement beaucoup plus élevé que ce qui était produit en Chine – avec des processus de production davantage intensifs en travail, qui misaient sur des bas salaires".

  • "Relocaliser, la panacée pour éviter des pénuries"

Les pénuries auxquelles de nombreux pays ont été confrontés ont remis en lumière le flux tendu - le manque ou l’absence de stocks, et la concentration des chaînes de production en Chine. "On parle beaucoup d’éclatement des chaînes de production aujourd’hui". Mais ce n’est pas réalité, affirme Xavier Dupret. "Il y a en fait une hypercentralisation en Chine. Et l’on a vu que la catastrophe sanitaire dans le pays a généré des goulets d’étranglement dans les chaînes de valeurs".

Nous ne sommes pas en présence d’une complète désorganisation du commerce international.

Mais selon l’économiste, des relocalisations ne seront pas la panacée à tous les problèmes. "Ce que nous devrions surtout faire, c’est exiger des stocks plus conséquents, notamment de principes actifs, de la part de l’industrie pharmaceutique". Ce qui n’implique donc pas nécessairement de relocaliser toute la production de l’ensemble de ces principes actifs en Europe. A titre d’exemple, 95% des ingrédients de l’ibuprofène sont fabriqués en Chine.

  • "Relocaliser c’est démondialiser"

Les détracteurs d’une "mondialisation effrénée" risquent d’être déçus. Selon Xavier Dupret, "nous ne sommes pas dans un scénario de démondialisation". Rapatrier certaines productions, ou un certain savoir-faire, n’implique donc pas nécessairement une démondialisation des échanges économiques.


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"Souvenez-vous, les deux événements majeurs qu’ont été la Première Guerre Mondiale et la Grande Dépression des années 30, ont interrompu le premier épisode de mondialisation remontant à la fin du 19e siècle. Et ce n’est qu’à la fin des années 70, que nous avons retrouvé le degré d’ouverture économique qui existait à la veille de la Première Guerre Mondiale. Oui, la crise du Coronavirus aura un impact profond sur nos économies. Mais l’on peut tout de même s’attendre à un rebond plus ou moins prononcé en 2021. Nous ne sommes pas en présence d’une complète désorganisation du commerce international".

 

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