Bertrand Piccard (Solar Impulse) : "Ce qui manque, c'est le désir de faire autrement que ce qu'on a toujours fait"

Rencontre aujourd’hui avec Bertrand Piccard, le président de la fondation Solar Impulse, du nom de cet avion propulsé uniquement par l’énergie solaire. L’homme est connu pour son credo : rentabilité et environnement sont tout à fait compatibles. Il était l’un des invités du Forum sur le commerce 2019 de Credendo. Notre journaliste Maxime Paquay l’a rencontré.

Pour lui, les solutions techniques existent déjà pour permettre aux entreprises de lutter contre le réchauffement climatique et elles sont rentables.

M.P. : Du coup, pourquoi ne sont-elles pas plus largement utilisées ?

B.P. : "Ce qui manque, c’est le désir de faire autrement que ce qu’on a toujours fait, c’est le désir de changer de paradigme, c’est le désir de les utiliser. Vous avez des solutions qui permettent de désaliniser de l’eau de mer avec du solaire, de réabsorber la chaleur de l’eau des douches pour chauffer l’eau froide qui arrive dans la douche. Vous avez des solutions fantastiques qui permettent de baisser de 80% les émissions de particules des voitures et de 20% la consommation. C’est rentabilisé en six mois sur un taxi".

on a déjà aujourd’hui suffisamment de solutions pour diviser par deux les émissions de gaz carbonique et tous les déchets qui accompagnent la pollution d’aujourd’hui

M.P. : Vous dites que les solutions existent. Comment se fait-il qu’à certains égards, les annonces les plus fracassantes des entreprises soient la suppression des cuillères en plastique à la cafétéria, et pas du tout un changement au cœur du modèle de production des entreprises ?

B.P. : "Parce que la plupart des solutions ne sont pas connues. Elles sont dans des laboratoires de recherche, elles sont dans des start-up et quand elles sont dans de grandes entreprises, on croit que c’est du marketing et de la pub et on ne veut pas les prendre au sérieux, alors qu’on a déjà aujourd’hui suffisamment de solutions pour diviser par deux les émissions de gaz carbonique et tous les déchets qui accompagnent la pollution d’aujourd’hui".

les solutions qui ne sont pas rentables, qui nécessitent des subsides, qui nécessitent des sacrifices de la population et des entreprises, je ne les prends même pas en considération

M.P. : Comment se fait-il alors que les entreprises ne vont pas les chercher ? Est-ce qu’il n’y a pas au cœur de la question, au centre de la question, le fait que les entreprises innovent finalement pour la rentabilité et pas pour l’environnement ?

B.P. : "Quand je parlais de solutions qui existaient, pour moi, c’était évident qu’elles étaient rentables parce que les solutions qui ne sont pas rentables, qui nécessitent des subsides, qui nécessitent des sacrifices de la population et des entreprises, je ne les prends même pas en considération. Donc, c’est uniquement ce qui est rentable et qui protège l’environnement qui m’intéresse. Mais pourquoi est-ce que ces solutions-là, même si elles existent, ne sont pas connues et pas appliquées ? Parce que la réglementation actuelle permet de manière totalement légale de mettre autant de CO2 qu’on veut dans l’atmosphère, de mettre autant de plastique qu’on veut dans les océans et autant de cochonneries qu’on veut dans l’alimentation, au risque d’empoisonner la population avec des maladies graves, etc. Donc, finalement, beaucoup d’entreprises se cachent derrière le fait que tout ce qu’elles font est totalement légal. Ce qu’il faut maintenant, c’est amener au gouvernement la preuve qu’on peut accomplir des buts beaucoup plus ambitieux sur le plan de la qualité de vie, de l’énergie, de l’environnement, parce que les solutions existent et parce qu’elles créent des emplois et font du profit. Vous savez, vous avez aujourd’hui d’un côté les écologistes qui prônent une décroissance, ce qui amènera au chaos social, et vous avez de l’autre côté les industriels qui continuent à prôner — pour certains en tout cas — la poursuite de la croissance soi-disant illimitée comme on la connaît aujourd’hui, ce qui mènera au chaos environnemental. Il ne faut ni l’un ni l’autre. Il faut aujourd’hui ce qu’on appelle la croissance qualitative. La croissance qualitative, c’est quand on crée des emplois et qu’on fait du profit en remplaçant tout ce qui pollue par ce qui protège l’environnement, tout ce qui est inefficient et sale par ce qui est propre et efficient. Et ça, c’est le marché industriel du siècle. Ce n’est pas la population qui va pouvoir consommer des choses qu’on ne lui donne pas sur le marché. La population va pousser les gouvernements, elle va pousser les entreprises à avoir ce qu’il faut. Les entreprises, pour certaines, font des démarches magnifiques de pionnières, mais à cause de la distorsion de concurrence, ce n’est pas juste par rapport à ceux qui ne font pas les efforts. Il reste donc les gouvernements, qui doivent pousser tous ceux qui résistent à faire aussi bien que ceux qui font bien".

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