Accord social chez Mestdagh: le rôle de l'ombre des conciliateurs sociaux en Belgique

Ils ont passé la nuit à négocier. Et une bonne partie de la journée. Chez Mestdagh, les négociations entre direction et syndicats, liées au plan de restructuration en cours, ont abouti ce jeudi à une série de décisions - qui devront encore faire l'objet d'une validation par le personnel. Des négociations qui ont eu lieu "sous l'égide" d'un conciliateur social. 

Pour des questions de neutralité et de confidentialité, les conciliateurs sociaux sont généralement des hommes et des femmes de l'ombre, qui travaillent à l'abri des micros et des caméras. Sylvie Kwashin, conciliatrice sociale depuis 2010, a accepté de répondre à nos questions. 

Est-ce que les conciliateurs sociaux sont des démineurs socio-économiques ?

On parle parfois de nous comme des diplomates de la concertation sociale. J’aime bien le terme de "médiateur" et l’idée d’"intermédiation". Mais ça veut aussi dire que nous avons fondamentalement besoin que les parties en présence aient la volonté de s’en sortir. Le travail de déminage, dans la mesure du possible, se fait avant le conflit. Le fait que les partenaires sociaux se rencontrent par secteur, discutent et fixent des règles…c’est ça qui devrait servir de déminage. Mais quand tous les autres moyens de négociations sont épuisés, les parties peuvent effectivement faire appel à la conciliation.

Dix conciliateurs sociaux sur le terrain, c’est suffisant ? 

Ça ne le fait pas.

On va alors les réunir autour de la même table. Il faut que chacun puisse se dire qu'il a des garanties, qu’il va être entendu et écouté. Et que le conciliateur social va faire tout ce qui est en son pouvoir pour maintenir la civilité et la courtoisie de base, pour éviter que les gens ne s’invectivent de noms d’oiseaux en direct. C’est une garantie de la bonne forme du dialogue. Pour le contenu c’est une autre histoire.

Au niveau du contenu justement, c’est quoi cette autre histoire ?

Au niveau du contenu ce qu’on va tenter de faire, c’est d’aider les parties à comprendre le point de vue de l’autre, d’élargir leur manière de voir, pour leur faire comprendre qu’il y a un espace de solution négociée plus large que celui qu’elle ne se représentent en arrivant à la conciliation. Cela veut dire qu’on attend de chaque partie la capacité de se décentrer et de voir au-delà de sa propre perception de la situation.

On essaie de ne pas trop médiatiser la fonction, même si c’est compliqué. Parce que d’ aucuns se demandent s’il faut préserver la concertation sociale

Est-ce que l’objectif principal de votre fonction, c’est de préserver l’emploi ?

Je pense que l’objectif principal c’est la paix sociale. Alors on peut se dire que le mieux pour préserver la paix sociale c’est de préserver des emplois, et des emplois de qualité. Mais cet objectif-là dépasse largement le rôle du conciliateur social. Et si une série de conflits se nouent autour de pertes d’emplois, ce n’est pas la règle. Beaucoup de conflits naissent autour des conditions de travail ou des conditions de rémunération, ou encore d’une qualité jugée insuffisante de la concertation sociale dans une entreprise. Tout n’est pas perte d’emplois, ni perte d’emplois massive. Ça, ce sont plutôt les dossiers que l’on retrouve dans la presse.

Conciliateur social, c’est d’ailleurs plutôt une fonction de l’ombre, non ?

Notre fonction apprécie effectivement de pouvoir travailler dans la discrétion. C’est indispensable pour nous, parce que nous sommes dans une fonction qui exige la neutralité et de la confidentialité. Il faut que les parties puissent nous faire confiance. Si on déballe les choses sur la place publique, la confiance n’y est plus et on ne peut plus rien faire. On essaie donc de ne pas trop médiatiser la fonction, même si c’est compliqué. Parce que d’ aucuns se demandent à quoi sert la concertation sociale et s’il faut la préserver ou la maintenir. Cette discrétion nous met parfois en position difficile.

Progressivement, il y a moins d’oxygène pour faire vivre la concertation sectorielle

Environ dix conciliateurs sociaux sur le terrain aujourd’hui, c’est suffisant ?

Ça ne le fait pas. Jusqu’à présent, on n’a dit à personne "désolé, on va vous laisser régler votre conflit tout seul, parce qu’on n’a personne de disponible". Mais cela signifie des personne en surcharge de Travail. Une des difficultés très immédiates, ce sont effectivement les moyens humains et matériels qui sont accordés à la concertation sociale. Je n’ai pas envie de dire que la concertation sociale est particulièrement visée. Ces difficultés concernent tous les services publics. Mais quand vous passez, 6, 8, 14…24 heures en bureau de conciliation, ça ne se digitalise pas. Donc là, on a quand même besoin de ressources humaines.

Quelle sont les autres difficultés auxquelles vous faites face?

Quelle que soit l ’opinion que l’on a vis-à-vis des politiques gouvernementales de ces dernières années, il est certain que le climat social général n’est pas au beau fixe pour le moment. La norme salariale - le fait de limiter l’évolution possible des salaires et donc de la négociation à propos des salaires, cela complique la concertation sociale. Des politiques économiques de plus en plus contraignantes, ça complique la vie des partenaires sociaux. Moi je pense que pour l'instant, c’est encore au niveau sectoriel que la concertation se passe bien. C'est là que ça vit, et que ça discute. Mais ne nous trompons pas, progressivement, il y a moins d’oxygène pour faire vivre la concertation sectorielle.

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