83 milliardaires parmi les députés chinois: un chiffre à relativiser

Zong Qinghou, première fortune privée à l'ANPC
Zong Qinghou, première fortune privée à l'ANPC - © STR - BELGAIMAGE

31 milliardaires en dollars parmi les 3000 députés de l'Assemblée nationale populaire de Chine (ANPC), et 52 autres au sein de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), des chiffres qui frappent les occidentaux mais qui doivent être remis en perspective.

Docteur en relations internationales et chargé de cours au département des sciences politiques de l'ULB, Thierry Kellner rappelle que "la Chine a connu un développement économique très important au cours des dernières décennies. Il y a donc une très importante quantité d'argent qui est entrée dans le pays. Le poids économique de la Chine est indiscutable – c’est tout de même la seconde économie mondiale". 83 milliardaires sur 5200 députés, au vu du gigantisme chinois, ne semble donc pas surprenant (la liste Hurun 2014 des Chinois les plus riches est consultable ici).

Plusieurs profils, un même destin

En Chine, "il faut distinguer plusieurs catégories d'entrepreneurs milliardaires: ceux qui sont liés au pouvoir central depuis leurs débuts, qu'on pourrait appeler les ''bureaucrates entrepreneurs''', explique Thierry Kellner. Il y a aussi le "parti des princes, expression qui désigne les enfants et petits-enfants des dirigeants communistes, et qui sont placés à la tête de conglomérats industriels."

Il y a enfin les entrepreneurs qui sont issus du privé mais qui, à un moment ou l'autre, doivent composer avec les dirigeants communistes: "On peut aussi avoir le cas d’entrepreneurs qui réussissent de manière indépendante, mais seulement jusqu’au moment où leur réussite commence à poser problème aux responsables locaux ou nationaux du parti. À ce stade, ils rentrent dans le rang ou s’exposent à des conséquences qui peuvent aller jusqu’à la confiscation pure et simple de leurs avoirs."

Les différences avec l'Occident

Même si les rapports entre finance et politique sont de plus en plus denses dans les pays occidentaux, il n’y a pas de comparaison qui tienne avec la Chine, souligne Thierry Kellner: "Par rapport à nos sociétés, les relations entre le capital et la politique constituent un phénomène différent, car le capitalisme chinois dépend fondamentalement du pouvoir en place. La réussite s'explique de toute façon par des connexions avec le pouvoir central de Pékin: si on n'a pas de relations, on ne devient pas milliardaire."

Et de conclure: "Il n’y a pas de réussite vraiment indépendante du pouvoir en Chine: c’est le pouvoir qui détient les clefs de la réussite, à un point qui n’est pas comparable avec ce qui se passe dans les pays occidentaux."

Capitalisme à la chinoise

Pour Thierry Kellner, parler de "communisme à la chinoise" n'a plus beaucoup de sens. "Du point de vue économique, la société chinoise est capitaliste. Elle constitue un système hybride au sein duquel les décisions continuent d’être prises par un parti central nationaliste qui, pour des raisons historiques et structurelles, conserve l’appellation 'communiste'. Il serait donc plus exact de parler de 'capitalisme à la chinoise', dont la caractéristique propre est l’autoritarisme."

Soupapes aux inégalités

"Il y a des expérimentations qui sont menées par le pouvoir, des impulsions qui viennent d’en haut, par exemple en termes de création d’organisations non-gouvernementales (ONG)", continue Thierry Kellner. "Mais il y a toujours une ligne rouge à ne pas franchir par ces ONG, qu’elles soient chinoises ou internationales. On peut parler d’instrumentalisation de ces organisations par le pouvoir, parce qu’elles prennent en charge des aspects sociétaux que le parti n’assure plus, par exemple aux niveaux social et éducatif."

Ainsi, "le Parti communiste chinois met en place ou tolère certaines formes de compensations ou de soupapes à son autoritarisme, mais les réformes ne sont pas à son agenda. Seule la stabilité compte".

Le cas de Hong Kong

Même Hong Kong, qui dispose toujours d’une large indépendance économique, reste en réalité sous contrôle chinois"À Hong Kong, il y a beaucoup de magnats qui nouent des liens de proximité avec Pékin", analyse encore Thierry Kellner. "Les grands capitalistes de Hong Kong doivent également s’entendre avec la Chine continentale, et pour eux aussi, avoir des relations au plus haut niveau reste nécessaire. Culturellement, les relations interpersonnelles sont d'ailleurs extrêmement importantes en Chine."

S'il y a certes à Hong Kong des manifestations qui réclament davantage de démocratie, "il y a aussi une frange importante de l’opinion publique qui reste attachée à la stabilité et se satisfait de la situation actuelle, pour peu que Pékin ne cherche pas à mettre son nez dans le fonctionnement économique de l’ancienne colonie", conclut Thierry Kellner. "Hong Kong reste en outre une zone de passage pour ceux qui réussissent, un tremplin vers le Canada et les USA, et secondairement vers l’Australie", ce qui contribue à un relatif immobilisme de l'île.

Stéphane Pilawski

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