Piétonnier bruxellois: "changement de paradigme" ou "Disneylandisation"?

Piétonnier: changement de paradigme ou Disneylisandisation de la ville?
Piétonnier: changement de paradigme ou Disneylisandisation de la ville? - © Tous droits réservés

"Il faut changer de paradigme en ville. C’est un projet de société qu’on propose avec ce piétonnier. Tous ceux qui ont dit qu’ils voulaient le faire et ne l’ont pas fait, ont raisonné en termes de mobilité. Moi j’ai renversé la logique : faire d’abord la ville que nous voulons et adapter l’outil – la mobilité – après. Le projet de ville est plus important que l’automobile, les habitants passent avant la congestion. Cela fait 20 ans qu’on parle du RER, des communes se sont battues pour ne pas avoir le métro ! On a dit non 'ça suffit', on doit être capables de montrer qu’on peut fonctionner autrement. D’autres communes suivent par ailleurs à Bruxelles, des piétonniers sont envisagés place de la Vaillance à Anderlecht, ou place Jourdan à Etterbeek. Au fur et à mesure on trouvera des solutions aux problèmes qui vont se poser." Voilà les propos que tenait Yvan Mayeur, le bourgmestre de la Ville de Bruxelles, en juin dernier dans le Grand Oral sur La Première.

Le ministre bruxellois de la Mobilité Pascal Smet (sp.a) affirmait en juillet que, si le piétonnier mis en place il y a quelques jours dans le centre de Bruxelles est définitif, le plan de circulation qui l’accompagne est "évolutif".

"Le piétonnier ne peut que s’agrandir (...) On assiste à un changement de paradigme, poursuit le ministre, pendant 40 ans tout a été fait pour la voiture à Bruxelles. Les piétons et les cyclistes ont dû s’adapter à la voiture qui était la reine de la ville. Pour la première fois, on dit que ce sont les voitures qui doivent s’adapter et on redonne la ville aux gens. Les gens sont heureux, le bruit des voitures a disparu. Ce n’est pas un projet pour les 'bobos' ("bourgeois bohèmes", ndlr). C’est un projet pour tous les Bruxellois : les pensionnés, les jeunes, les blancs et les 'colorés'. Tout le monde est là et tout le monde savoure la ville".

Oser changer de paradigme de ville sans tomber dans une "disneylandisation" ou "gentrification" pure et simple de la ville, voilà les questions centrales du débat qui anime de nombreux acteurs autour de la création du nouveau piétonnier bruxellois.

Nous avons souhaité poser la question à des spécialistes de tous horizons pour en comprendre les enjeux. Ces interviews sont entrecoupés de quelques clips vidéos emblématiques de cette vision de ville renvoyée par des pouvoirs publics, des créateurs d’événements ou des artistes.

La ville rêvée selon Bruxelles mobilité

Henri Simons fut échevin de l’urbanisme à la Ville de Bruxelles et est actuellement directeur de l’Atomium.

C’est quoi le "changement de paradigme" de la ville ?

"Ce que je trouve intéressant dans le choix qui vient d’être fait à Bruxelles, c’est ce fameux changement de paradigme en remplaçant la question de la mobilité qui fut sans cesse invoquée pour ne rien faire par les questions du "vivre ensemble" et du commerce comme on le fait maintenant. L’idée première du projet actuel, c’est vraiment de recréer un projet commercial fort entre Dansaert et Louise pour reconnecter des parties de ville. Les boulevards du centre sont un échec commercial pour l’instant, soyons francs, et cela est sans doute la conséquence de son aménagement utilitariste des années 70. Il faut donc réaménager la ville en récréant des places publiques et des espaces commerciaux conviviaux. La deuxième logique dans le projet actuel est, comme le dit le philosophe Jürgen Habermas 'l’espace public de débat'. Il faut des terrasses chauffées en hiver, des commerces, des concerts et animations diverses pour offrir un lieu où les gens veulent venir se rencontrer et interagir ensemble".

Est-ce qu’on ne transforme pas la ville en parc d’attraction ?

"Je dirais non, car le projet est né d’un désir fort de relancer l’économie au centre de la ville. Bien sûr, il y a des limites, et pour moi cette limite c’est qu’il y ait une vraie réflexion pour que ce qui soit proposé comme offre commerciale et culturelle dans cet espace public soit réellement différente de ce qui se fait ailleurs. Il ne faut pas copier les autres."

Il faut mettre en avant notre spécificité bruxelloise et garder à tout prix notre différence

La ville rêvée selon la STIB

Sylvie Brunel est géographe, économiste, écrivain, et professeur des universités en géographie à Paris IV-Sorbonne, où elle dirige un master consacré au développement durable et elle est l’auteur du livre "La planète disneylandisée".

C’est quoi le changement de paradigme de la ville ?

"Vous savez, ce changement de paradigme est à l’œuvre dans le monde entier actuellement, il a débuté dans les pays du Nord avant de se répandre partout, il consiste à remettre le modèle urbain ancien en question. Un modèle de la banlieue qui accédait au travail via des artères. On assiste aujourd'hui à l’émergence d’une nouvelle vision du monde, ou la ville est un lieu de vie avant d’être un lieu que l’on traverse."

"Pourtant, dans cette nouvelle vision, il y a un grand danger. Celui de construire un modèle très inégalitaire et discriminant surtout pour les classes moyennes et laborieuses. La mise en place d'un piétonnier en centre-ville, c’est surtout à destination d'un public jeune, en bonne santé, qui a du temps et qui bénéficie de transports publics optimaux. Pourtant, tout le monde sait que ce n’est pas l’ensemble de la population et de la réalité de l’offre. Si vous êtes plus âgés, ou une mère de famille en poussette, ou en surpoids, la ville, alors, se complique pour vous".

"Ce type de réflexion appartient à des élites qui finalement rêvent, mais ne pratiquent pas au quotidien ce qu’ils veulent imposer aux autres. Alors qu’on met en avant la qualité de la vie en ville dans ce nouveau paradigme, la réalité est souvent toute autre, on devrait parler plutôt de dégradation de qualité de vie et de la création d’un nouvel apartheid urbain."

On renvoie les problèmes vers la périphérie

"Ces piétonniers deviennent donc des lieux pour ceux qui ont du temps et de l’argent. Vous êtes les bienvenus, si vous pouvez travailler, vivre et consommer au même endroit sinon vous êtes repoussés vers les banlieues".

Est-ce qu’on "Disneylandise" la ville ?

"Je ne crois pas vraiment que ce soit le débat à Bruxelles en ce moment. De plus ce phénomène de "disneylandisation" des centres urbains n’est pas toujours néfaste. En tout cas, si il permet d’affirmer une culture locale forte dans un monde de plus en plus mondialisé. Et je pense que Bruxelles en est très capable. Ici, je pense qu’on est plus dans une dynamique de "gentrification" du centre-ville. On vise principalement des gens aisés, et les gens aisés, ce ne n’est pas que l’argent qu’ils possèdent, ce qu’il possèdent de plus important à notre époque c’est le temps ! Nous sommes dans une société ou le temps des pauvres ne compte pas (imaginez ceux qui passent 3 heures dans les transports chaque jour pour se rendre au travail)."

La ville rêvée selon VisitBrussels (office du Tourisme)

Jean-Michel Decroly est professeur à l'Université Libre de Bruxelles, où il enseigne la géographie humaine générale, la géographie régionale, la géographie culturelle ainsi que la géographie et l'économie de l'activité touristique (IGEAT).

C’est quoi le "changement de paradigme" de la ville ?

"Pour moi, ce changement de paradigme qui est de rendre la ville aux habitants est surtout une façade pour cacher la vraie logique des politiques. Leur vraie logique est plutôt celle de l'attractivité. Ils sont en effet contraints par une concurrence internationale toujours plus forte entre les villes à proposer de meilleurs espaces publics pour des commerces de marques souvent internationales qui sont en recherche de ce type d'espace de grande visibilité. Et cette logique s'accompagne par l'arrivée de grands événements qui doivent servir à donner une visibilité internationale aux villes qui se livrent une guerre sans merci pour attirer les visiteurs et les touristes. Et je pense en plus qu'ici à Bruxelles les autorités ne se cachent pas vraiment d'avoir cette stratégie."

La vraie logique des politiques, qui est plutôt celle de l'attractivité

Est-ce qu’on ne transforme pas la ville en parc d’attraction ?

"Ce piétonnier ou espace générique, comme on en trouve dans toute les villes du monde aujourd'hui, fait partie de la stratégie des villes d'offrir des espaces publics plus propres, plus festifs et plus sûrs et cela n'est certainement pas mauvais en soi. J'y vois quand même comme limites que cela ne devienne un espace unique dédié à la consommation pure et simple et il y a aussi, un grand risque de privatisation de l'espace public."

La ville rêvée par l'événementiel (exemple de Dinner in the Sky)

Mathieu Berger est professeur de sociologie urbaine à l’UCL et chercheur à l’EHESS - Paris (Ecole des hautes études en sciences sociales).

Il se confiait à nos confrères de La Libre Belgique le 30 juillet dernier en ces termes : "Ce projet prometteur recèle une face cachée que certains nomment déjà la "barcelonisation" de Bruxelles. "Le touriste n'est pas l'habitant, il n'a pas le même attachement pour l'espace qu'il visite, qu’il ne fait que traverser le temps d’une journée ou d’un week-end."

Des espaces urbains trop strictement consacrés à la présence touristique risquent toujours, à terme, de s’auto-détruire 

"C'est un problème rencontré à Barcelone, où un tourisme de masse, irrespectueux et avide de fête, est en train de détériorer le charme de la ville (...) Barcelone est aussi devenue une ville dynamique et enthousiasmante ces trente dernières années grâce à ses choix urbanistiques et son ambition de développer son accueil. (...) Il y a quelques années, personne n’aurait imaginé que l’on puisse comparer Bruxelles à la capitale catalane ! Il faut voir dans cette situation nouvelle à la fois un risque et une opportunité pour Bruxelles et ses habitants."

La ville rêvée par la chanteuse Marie Warnant

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