Il faut dépasser les intérêts particuliers: le piétonnier, c'est la santé

Il faut dépasser les intérêts particuliers: le piétonnier, c’est la santé
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Il faut dépasser les intérêts particuliers: le piétonnier, c’est la santé - © Tous droits réservés

Depuis quelques jours, l’espace médiatique et les réseaux sociaux sont en grande partie accaparés par la saga de la création du piétonnier dans le centre de Bruxelles. Dans une Belgique encore commotionnée par l’onde de choc du 22 mars, cela devrait plutôt nous réjouir. Dans le fond, si nous pouvons nous permettre d’accorder autant d’espace à des questions liées à l’aménagement urbain, c’est que l’actualité tragique des dernières semaines nous offre un peu de répit.

Il n’en est évidemment rien et le débat en cours au sujet du piétonnier est révélateur d’une certaine idée de la hiérarchisation de l’information et du débat politique.

Rappel

Revenons quelques mois en arrière. Dans un rapport publié en novembre 2015, l’Agence Européenne de l’Environnement estimait à 9300 le nombre de décès causés en Belgique par la concentration dans l’air de particules fines. Cette situation n’est pas propre à notre pays. Les experts de l’AEE, mais aussi ceux de l’OMS et de l’OCDE n’ont de cesse de tirer la sonnette d’alarme depuis plusieurs années sur l’expansion d’un problème face auquel nous semblons impuissants. Selon des données récentes publiées par ces deux organisations, la pollution atmosphérique provoquerait 600 000 décès par an dans l’espace géographique européen.

La pollution de l’air lié au trafic automobile pourrait être responsable de près de 2400 décès par an dans notre pays

L’émission de particules fines par des les moteurs des voitures ne constitue qu’une partie de ce problème global. Selon les études, le trafic automobile serait responsable d’environ 25% de ces émissions. Cela reste cependant une part considérable du problème et c’est sans doute une des variables sur laquelle nous avons le plus de prises pour prendre des décisions rapides.

Si on rapporte cette proportion au nombre total de décès liés aux particules fines, la pollution de l’air lié au trafic automobile pourrait être responsable de près de 2400 décès par an dans notre pays. Cette estimation, à manipuler avec prudence, cache une autre réalité à savoir les disparités régionales en terme de qualité de l’air. Dans ce contexte, la congestion automobile de Bruxelles fait de ses habitants, et singulièrement de ceux de son centre, les premières victimes potentielles de cette pollution.

Décès, maladies... et coûts

Les problèmes de santé liés à l’usage de la voiture ne se limitent d’ailleurs hélas pas à des décès. De nombreux cas de cancers, de maladies cardiovasculaires et de maladies respiratoires, heureusement non létaux, sont par définition imputables à la dégradation de la qualité de l’air. Il faut également prendre en considération les liens encore mal connus mais de plus en plus évidents entre la pollution de l’air et la santé mentale, les particules fines ayant un impact important sur le système nerveux et pourraient dès lors également favoriser l’apparition de troubles de santé mentale.

Les coûts engendrés par ce désastre sanitaire dépassent donc largement ceux liés à l’insécurité routière que ce soit en terme de coûts directs sur les dépenses de santé ou de coûts indirects en pertes de productivité.

Dépasser les intérêts particuliers

Il est clair que la création d’un vaste espace piétonnier dans une partie du centre de Bruxelles ne va pas solutionner ce problème du jour au lendemain. Ce n’est d’ailleurs pas son premier objectif. Mais le débat qui se cristallise autour du projet de la Ville de Bruxelles nous apprend beaucoup sur notre difficulté à penser globalement la complexité de nos enjeux sociétaux et dépasser le cadre de débats qui s’articulent essentiellement sur le concret, les intérêts particuliers, l’immédiateté et la proximité.

Lors de sa publication en novembre 2015, le rapport de l’AEE avait occupé un espace médiatique infiniment plus réduit que celui qu’occupe la question du piétonnier ces jours-ci. Sauf erreur de ma part, je n’ai pas entendu ou vu autant de responsables politiques bruxellois se projeter dans l’arène médiatique pour implorer les autorités responsables d’infléchir leur projet. Et les quelques mobilisations citoyennes ou associatives organisées à cette occasion n’ont, par ricochet, recueilli que très peu d’attention de la part des médias au contraire du rassemblement de 200 commerçants bruxellois à l’occasion du conseil communal du 25 avril.

Certes, une partie de la critique porte essentiellement sur la méthode employée et non sur le piétonnier en lui-même. Mais elle se nourrit essentiellement des arguments avancés par les opposants au piétonnier, à savoir les conséquences de sa création sur la mobilité dans le centre-ville et sur le chiffre d’affaires des commerçants.

A en lire certains, on oublierait presque le "lock down" et les attentats du 22 mars

La mesure de l’impact de toute décision publique sur la prospérité économique est indispensable. Et il ne faut certainement pas minorer les conséquences de la diminution de fréquentation du poumon économique que constitue le centre-ville sur la prospérité des Bruxellois. Encore faut-il d’une part s’interroger sur la complexité des causes qui ont engendré cette baisse de fréquentations (à en lire certains, on oublierait presque le "lock down" et les attentats du 22 mars) et d’autre part sur la balance nécessaire à faire entre cette prospérité et les conséquences engendrées par les moyens employés pour la créer. Certains avancent à juste titre qu’on ne construira pas de bien-être sur un désert économique. Cet argument vaut tout autant sur la nécessité de combiner le développent économique et les impératifs de santé publique qui sont trop rarement pris en considération dans les autres décisions politiques et qui sont en train de nous revenir tel un boomerang.

Si la méthode employée par la Ville a pu choquer, sa radicalité préfigure des décisions que nous devrons accepter de prendre dans les prochaines années. La résolution des problèmes de mobilité n’est pas qu’une préoccupation de " bobos " mais également, et avant tout, une question de survie pour nos villes et leurs habitants. Il est illusoire de penser qu’une autorité publique parviendra à bannir les voitures des villes mais sans une restriction considérable de leur usage, nous continuerons hélas à empiler les rapports d’experts et à déplorer la mortalité parfaitement évitable que provoque notre addiction à ce moyen de transport. Et ce n’est pas d’un mais bien de plusieurs piétonniers dont nous aurons besoin à Bruxelles pour y arriver. Intégrés dans le cadre d’une politique de mobilité intelligente basée sur une offre conséquente en terme de transports publics et d’autres alternatives à la voiture.

Nécessité de changer

Mais on ne pourra pas continuer à faire croire aux habitants de nos villes et à ceux qui s’y rendent que ce soit pour le travail ou leurs loisirs, que cela se fera sans des changements radicaux dans nos habitudes de déplacement. Il faut avoir le courage de dire que l’apparition de contraintes de mobilité, parfois importantes reconnaissons-le, est le prix à payer pour rendre à nouveau l’air de nos villes respirable et voir enfin la courbe de ces insupportables statistiques de mortalité diminuer.

Il y a bientôt deux décennies, le monde industrialisé avait découvert avec effroi les effets sur la santé de l’utilisation abusive de l’amiante dans différents secteurs industriels. Les effets sanitaires potentiels des particules fines sont nettement plus importants que ceux, pourtant déjà très graves, provoqués par l’amiante. Notre santé et celles des générations futures est un capital trop précieux que pour que nous acceptions de la sacrifier sans réagir sur l’autel d’un modèle urbain condamné au suicide. Les villes qui sont parvenues à vaincre la congestion automobile ont également réussi à assurer une prospérité, une meilleure santé et un bien-être durable à leurs habitants. Utilisons la vitalité du débat démocratique apparu ces derniers jours pour arrimer notre capitale à ce peloton plutôt qu’à la plonger dans un retour en arrière mortifère.

François Perl est fonctionnaire. Licencié en sciences politiques, il a milité au Cercle du Libre Examen de l’ULB et a occupé diverses fonctions dans des cabinets ministériels ainsi qu’un mandat de conseiller communal à Saint-Josse. Il s’exprime, ici, à titre tout à fait personnel.

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