Turquie: qui est Tijen Karas, la journaliste de la TRT qui a annoncé le coup d'Etat?

Tijen Karas, la journaliste contrainte de lire le communiqué des putschistes.
Tijen Karas, la journaliste contrainte de lire le communiqué des putschistes. - © TRT

Il est environ 23 h, ce vendredi 15 juillet 2016. La TRT, la télévision publique turque, que viennent d'envahir les militaires putschistes, reprend ses programmes. Des programmes un peu particuliers. Un visage apparaît, c'est celui de Tijen Karas, la présentatrice du JT du soir. Sous la contrainte, menacée par une arme, elle va devoir lire le communiqué de la faction de l'armée qui tente de faire tomber le pouvoir central aux mains du président Erdogan (AKP).

Pour les téléspectateurs habitués des bulletins de Tijen Karras et qui s'expriment sur Twitter, la journaliste semble pétrifiée. Les traces de sueur sur son front et l'inexpression de son visage trahissent une peur relative. Mais en pro de l'info, Tijen Karas, coiffée impeccablement, en tailleur bleu strict, garde le cap. Le texte qu'elle déclame émane d'un certain "Conseil de la paix dans le pays". Les mots sont durs: ils font état de la proclamation de la loi martiale et d’un couvre-feu. Les Turcs retiennent leur souffle.

Le message lu sur antenne dure quelques minutes. Une éternité pour cette journaliste née en 1975 et qui n'avait jamais pensé vivre ce moment aussi tragique dans l'histoire de son pays et de sa carrière. Annoncer un "darbe" (un coup d’État en turc) en direct à des millions de personnes, au risque d'être considérée comme complice, cela n'a rien d'évident pour un journaliste. 

Après plusieurs heures de silence, Tijen Karas est de retour sur antenne dans la nuit. Entourée de ses collègues de la rédaction, ils annoncent l'échec du coup d’État et les circonstances de la prise de contrôle de la chaîne, parfois violente. Il émane une ambiance de victoire dans ce direct.

Tjen Karas semble toujours sous le choc. Rapidement, sur les réseaux sociaux, ses admirateurs lui adressent des marques de soutien après cette nuit plus qu'agitée et une exposition mondiale soudaine.

Mais qui est Tijen Karas? Elle est née à Ankara et a trois frères. Diplômée en sociologie, comme elle le rappelle en 2013 dans une interview à un média turc, elle a une fille de 16 ans. Le journalisme, elle l'a découvert pendant ses études. A 23 ans, cette passionnée d'infos fait ses premiers pas à la TRT où elle découvre un environnement particulièrement stressant. A l'époque, en Turquie, c'est l'avènement des chaînes d'informations et des chaînes privées. Le monde médiatique local connaît un bouleversement. Dans cette même interview, Tijen Karas rappelle avoir vécu des moments difficiles mais enrichissants.

Après avoir intégré la section divertissement et culture, elle passe au "hard news". Du non-stop où "on n'a aucun moment de répit". "Dans ce métier, il n'y a pas de jour et pas de nuit", dit-elle. Un premier propos prémonitoire.

La responsabilité du journaliste: une donnée importante pour Tijen Karas, coqueluche des magazines people, dont les captures d'écran inondent Google images. "Ce n'est pas évident d'annoncer des nouvelles tristes", confie-t-elle en 2013. "La violence, les accidents, les suicides, la mort d'enfants: cela m'attriste toujours. Je ne peux par exemple m'empêcher de ressentir quelque chose quand il faut parler d'un mort par accident cardiaque. C'est ce qui a emporté ma maman. Mais le journaliste doit être capable de se contrôler." La journaliste dit aussi attacher une grande importance à la diction, à la précision des propos et à la richesse du vocabulaire de langue turque. 

"Fière" de la TRT

Figure désormais de la TRT, Tijen Karas explique être "fière" de son employeur (13 chaînes de télévision, six radios), représentant une institution "précieuse" en Turquie. Institution qui a failli tomber avec le concours non désiré de Tijen Karas. "Des erreurs? Bien sûr que nous en commettons", reconnaissait la journaliste en 2013. Une autre déclaration prémonitoire? Dans le viseur d'un homme en arme, difficile de lui imputer une erreur.

Depuis la nuit dernière, Tijen Karas est donc devenue malgré elle l'un des visages du coup d’État manqué. A tel point que de faux comptes pirates ont été créés en l'espace de quelques heures, lui prêtant des déclarations incohérentes et invérifiables.

Hande Firat et son scoop Erdogan via Facetime

Outre Tijen Karas, une autre journaliste turque a été aux premières loges du coup d'état. Hande Firat, présentatrice vedette de CNN Türk, la version turcophone de la chaîne d'infos en continu, a décroché LE scoop au cours de cette nuit surréaliste. IPhone en main, elle diffuse sur antenne une interview du président Recep Erdogan via l'application Facetime. Un moment charnière au cours duquel le leader de l'AKP appelle ses partisans à sortir dans la rue pour s'opposer au coup d'état. Cette séquence n'est pas sans rappeler l'intervention télévisée déterminante du roi d'Espagne Juan Carlos lors du putsch des militaires du 23 février 1981. 

 

Mais alors que Tijen Karas devenait la porte-parole involontaire des putschistes, Hande Firat n'a-t-elle pas servi le pouvoir en place en quête d'un canal de diffusion pour atteindre le public? Sur les réseaux sociaux, beaucoup se posent la question. Pourtant, dans la profession, Hande Firat, 42 ans et mère de famille, est reconnue pour ses compétences.

Originaire d'Ankara, Hande Firat est diplômée de journalisme à l'université de la capitale. Passée par NTV, première chaîne d'infos du pays, la BRT (la chaîne turcophone de Chypre) et Kanal D, cette passionnée de dessins (et de pilates) qui parle français et anglais est depuis quelques années une figure de CNN Turk. Un statut confirmé la nuit dernière.

L'avenir nous dira si Tijen Karas et Hande Firat ont joué un rôle historique, dans un sens comme dans l'autre.

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