Liberté de la presse: "L'Europe paiera sa faiblesse face à la Turquie"

Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF).
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Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF). - © OZAN KOSE - AFP

Peut-on encore critiquer le président Recep Tayyip Erdogan quand on est journaliste en Turquie ? Après la mise en détention de 105 journalistes et la fermeture de 170 médias et sites web, la question mérite plus que jamais d'être posée.

Et la réponse de Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF), ne s'est pas fait attendre ce jeudi dans Matin Première : "Bientôt, on va devoir dire non".

"Il y a deux ans, je vous aurais dit : en Turquie, il y a une société civile ouverte, il y a des médias qui, certes, sont soumis à des violations de la liberté de la presse. Mais il y a la possibilité d'un pluralisme, d'un débat. Et ça, c'est en train de disparaître."

"Et cela avait commencé avant même le putsch, au début de l'été. En juillet, ce sont une centaine de médias qui ont été supprimés. Il y a eu, lundi dernier encore, un décret qui a supprimé 15 médias kurdes… Même des chaînes pour enfants, qui ne diffusent aucun contenu à caractère politique, sont fermées au simple motif qu'elles parlent le kurde."

Il devient difficile d'avoir "une information qui n'est pas simplement celle d'Erdogan"

La situation de la presse en Turquie s'est rapidement dégradée, accélérée par la tentative de putsch, suivie d'une purge qui est allée en s'intensifiant. Fin juillet, Erdogan ordonnait la fermeture de 102 médias – journaux, chaînes de télévision, stations de radios, magazines… – et de 29 maisons d'édition.

"C'est donc un enchaînement progressif. Et quand on regarde bien, qu'est-ce qu'il reste ? Eh bien, pas grand-chose. Et je ne vais pas faire la toute petite liste des médias turcs que la population peut consulter pour avoir une information qui n'est pas simplement celle d'Erdogan. Mais, aujourd'hui, c'est une presse qui est totalement aux ordres", s'alarme Christophe Deloire.

"Et quand ce n'est pas une presse qui est supprimée, fermée manu militari ou avec des forces policières, c'est une presse qui est contrôlée par des oligarques. Il y a une prise de pouvoir ces dernières années sur les médias turcs par des oligarques proches du régime. S'il on y regarde : parmi les familles des 'tycoons' (magnats, ndlr) qui possèdent les grands médias turcs, il n'y en a quasiment pas une où Erdogan n'a pas été témoin de mariage ou n'a pas assisté à un mariage."

"Et puis, en début de semaine, Cumhuriyet, ce grand journal d'origine kémaliste, a fait l'objet de douze arrestations. C'était un journal qui vendait 60 000 exemplaires. Il faut se souvenir que Zaman, un journal proche des gülenistes – cette confrérie accusée par Erdogan d'avoir contribué à perpétrer le putsch –, tirait à 700 000 exemplaires. Il avait été fermé manu militari, sous couverture d'une procédure judiciaire."

Un cimetière et un palais de justice, "deux lieux que les journalistes fréquentent trop souvent"

En novembre 2015, Cumhuriyet s'était vu décerner le prix Reporter sans frontières pour la liberté de la presse. Can Dündar, alors rédacteur en chef, s'est rendu à Strasbourg pour recevoir le prix et "il y avait fait un discours, en disant que son bureau avait deux fenêtres, l'une donnant sur un cimetière, l'autre sur un palais de justice, et que c'était deux lieux que les journalistes fréquentaient trop souvent".

Neuf jours plus tard, "ironie du sort ou non", Can Dündar était à son tour placé en détention, "avec un procureur qui réclamait, sur demande personnelle d'Erdogan, la peine de prison à vie (…), parce que ce journal avait révélé des livraisons d'armes par les services de renseignement turcs à des groupes islamistes au nord de la Syrie". Aujourd'hui exilé en Allemagne, il fait l'objet d'un mandat d'arrêt, il ne peut plus retourner en Turquie, il ne peut pas non plus être rejoint par sa femme, car "son passeport a été confisqué à l'aéroport d'Istanbul".

"Un pays en train de basculer dans la dictature"

Can Dündar lance aux médias européens des appels à la solidarité avec les journalistes turcs. Car, "cela nous concerne tous", estime Christophe Deloire. "On pourrait se dire que, tout ça, ce sont les turcs que cela concerne, mais (…) la Turquie est en train de basculer – et elle est en train de basculer dans un régime qui se rapproche de plus en plus d'une dictature. (…) C'est un pays où il y a tellement d'enjeux. S'agissant du terrorisme, s'agissant de la stabilité régionale… C'est un pays qui, s'il bascule, peut entraîner avec lui toute une région."

Pour le secrétaire général de RSF, c'est un enjeu pour les Européens, pour les responsables politiques européens. "Et les accords, quels qu'ils soient, conclus avec les Turcs ne sauraient justifier que l'on fasse preuve de faiblesse, car, cette faiblesse, un jour, c'est l'Europe toute entière qui la paiera."

Christophe Deloire fait ici notamment référence à la question des réfugiés, "dont Erdogan a fait un savant usage pour faire pression sur l'Union européenne" avec le plan global négocié pour tenter de réduire le nombre de migrants vers l'Europe. Mais, il le répète, "si nous ne nous battons pas pour défendre un modèle politique démocratique en Turquie, nous le paierons tous".

Inquiétude grandissante en Pologne

Mais l'Union européenne doit aussi être vigilante à l'intérieur même de ses frontières. Le cas de la Hongrie est connu. Et celui de la Pologne est l'exemple le plus récent. Autrefois modèle du genre, la Pologne a perdu, en l'espace d'un an, quelque 25 places dans le classement de la liberté de la presse de RSF.

"Ce qu'il se passe en Pologne est très grave, et enfreint très clairement les valeurs de l'Union européenne", lance Christophe Deloire, ajoutant que la situation pourrait encore se dégrader prochainement. "Une nouvelle loi est envisagée, et elle est extrêmement menaçante : elle viserait à préserver les 'valeurs patriotiques, chrétiennes, familiales', elle viserait vraiment à maintenir la ligne éditoriale des médias publics sous pression."

Les médias privés ne sont pas à l'abri pour autant. Sur le plan économique, les portes des soutiens se ferment, et ils sont aujourd'hui la cible de tentatives de rachat par des proches du parti au pouvoir, le PiS (Droit et Justice).

Reporters sans frontières appelle dès lors à des sanctions envers le gouvernement polonais, des sanctions qui peuvent aller jusqu'à la suspension du droit de vote au Conseil européen, mais qui peuvent également être de l'ordre de la sanction financière.

"Il est important de taper la Pologne au porte-monnaie. C'est un pays qui reçoit de l'Union européenne plus que les autres et il ne saurait enfreindre les valeurs fondamentales de l'Union, sans que des conséquences soient tirées."

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