"Il y a de grande inquiétudes quant à l'impartialité des procès en Turquie"

La police turque surveille une manifestation à Diyarbakir, en Turquie, le 9 septembre 2016.
La police turque surveille une manifestation à Diyarbakir, en Turquie, le 9 septembre 2016. - © Tous droits réservés

La Turquie est toujours en Etat d’urgence. Les arrestations se sont multipliées depuis la tentative de coup d’Etat du 15 juillet dernier. En tout 70 000 personnes font l’objet d’une enquête, 30 000 autres ont été arrêtées. Les détentions provisoires sont aussi légion. Armée, police, éducation, médias, monde des affaires… ces purges touchent tous les secteurs, jusqu’à la justice elle-même.

Ces purges visent officiellement les membres de la confrérie de Fetullah Gullen, prédicateur exilé aux Etats-Unis, accusé d’être l’instigateur du Coup d’Etat avorté qui dénonce l’absence d’indépendance de la justice. Mais elles s’étendent au-delà de ce mouvement, ce qui suscite l’inquiétude des avocats, dont la profession est également menacée.

Le gouvernement turc a promis de  construire "autant de palais de justice que nécessaire" pour traiter les multiples dossiers des suspects de la tentative de coup d’Etat. Cette annonce et les purges en cours, suscitent des interrogations quant à l’équité du système judiciaire.

"On voit des procédures arbitraires, un manque effrayant de critères, de processus d’investigation, qui vise les ennemis du gouvernement de manière très opportuniste, explique Emma Sinclair Webb, directrice de l’organisation Humain Rights Watch (HRW) en Turquie. Le gouvernement devrait absolument empêcher ce modèle de punition collective car c’est un glissement très dangereux. Il y a de grande inquiétudes quant à l’impartialité des procès en Turquie."

HRW se demande aussi comment le personnel limogé sera remplacé... alors que la justice elle-même n’est pas épargnée. Des tribunaux font l’objet d’enquêtes. Près de 3000 juges et procureurs ont été relevés de leur fonction dans le cadre de l’Etat d'urgence. L’Observatoire international des avocats en danger s’inquiète lui "des interpellations massives" au sein de la profession. Un mouvement déjà amorcé avant l’été.

Le système judiciaire en Turquie a toujours été réprimé et contrôlé par le gouvernement et la politique d’une manière ou d’une autre

Mais rares sont encore les procès collectifs. L’avocat Ramazan Demir, en a fait les frais. Poursuivi en mars avec des confrères, il a passé plus de 5 mois en prison avant d’être remis en liberté le mois dernier. Il attend son jugement pour propagande terroriste, mais aussi pour avoir mené des recours auprès Cour européenne des droits de l’Homme.

"Je suis ciblé pour mes activités d’avocat, mes activités légales, explique Ramazan Demir. Il n’y a rien d’illégal dans nos poursuites. C’est une façon d’intimider le reste des avocats. Le système judiciaire en Turquie a toujours été réprimé et contrôlé par le gouvernement et la politique d’une manière ou d’une autre. Mais maintenant c’est encore pire qu’avant."

Ses détracteurs accusent le parti AKP de contrôler toutes les sphères du pouvoir depuis la révision constitutionnelle de 2010.  Aujourd’hui certains avocats avouent ne plus oser défendre des dossiers trop sensibles. D’autres dénoncent le passage de la détention provisoire de 4 à 30 jours et les difficultés d’accès à leurs clients. Des clients auxquels ils se sentent parfois identifiés et vice-versa, comme l’explique cette avocate sous couvert d’anonymat : "Quand on rend visite à nos clients en détention les policiers nous disent 'vous serez les prochains'. Quand je parle à mes clients j’ai peur pour eux, car je sais qu’on nous écoute."

Les autorités, elles, multiplient les discours pour assurer que l’Etat de droit est toujours respecté et plaident pour une prolongation de l’Etat d’urgence.

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