Last Exit to Brooklyn, la nouvelle création d'Isabelle Pousseur

Last exit to Brooklyn, la nouvelle création d'Isabelle Pousseur
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Last exit to Brooklyn, la nouvelle création d'Isabelle Pousseur - © Michel Boermans

Partager 24 heures de la vie de cinq familles, dans un immeuble, au sein d'un quartier populaire de New York, c'est la proposition d'Isabelle Pousseur. La metteure en scène et sa Compagnie Océan Nord proposent dès ce dimanche au Théâtre de Liège un nouveau spectacle "Last Exit To Brooklin", une adaptation d'un roman américain de Hubert Selby Jr.

Rencontre avec Isabelle Pousseur, à la veille des premières représentations

Isabelle Pousseur, qu'est-ce qui vous a poussée vers le roman de Selby ?

Ça a été une intuition. C’est toujours un peu difficile à expliquer les intuitions, mais en le lisant, j’ai eu l’impression que j’étais face à une sorte de théâtre du monde, comme on peut dire parfois de Shakespeare.

Alors ça n’a rien avoir avec Shakespeare. Mais le fait que ça raconte 24 heures de l’histoire d’une cité, ou plutôt d’un immeuble dans une cité, en suivant des personnages, cinq familles en l’occurrence, mais auxquelles on ajoute aussi des groupes, des bandes, des amis…

Qu’on parte du samedi matin jusqu’au dimanche matin, qu’on se pose la question à l’intérieur de tout ça de : qu’est-ce que les êtres humains font ce jour de congé ? Qui a le droit de se reposer ? Qui a le droit de faire la fête ? Qui a le droit de s’éclater ? Et qui pas ? Qui s’occupe des enfants ? Qui doit faire les courses ? Là, on n’a peut-être pas besoin de le dire mais… ce sont évidemment les hommes qui sortent et s’amusent, beaucoup plus que les femmes. Il y a donc un regard sur la famille et sur comment les choses se partagent dans la famille.

Mais ce qui est intéressant, je trouve, c’est que ce n’est pas seulement la question de la charge de travail qui est interrogée. Ce qui est interrogé, c’est le droit au bonheur. Et ça, je trouve très intéressant. Le droit au bonheur dans un monde qui est plutôt abandonné,  abandonné à la fois des hommes et des dieux. Chez ces personnes qui vivent une vie, je ne dirais pas misérable, parce que ce n’est pas misérabiliste, mais enfin… Il y a des gens au chômage, il y a des gens qui vivotent. Et bien je trouve ça très beau que Selby pose la question du bonheur et du plaisir. Alors, c’est différent le plaisir et le bonheur mais, là, en l’occurrence, dans cette situation, qu’est-ce que c’est un jour de congé et qu’est-ce qu’on en fait ? D’une certaine manière, le bonheur s’apparente au plaisir.

Le spectacle s’intègre dans les années 60, mais ça pourrait être aujourd’hui ?

Oui, tout à fait. Moi, je l’ai plutôt déplacé un peu vers la fin des années 70 pour toutes sortes de raisons. Et je trouve que ce sont des années fascinantes. Ce sont les années où New-York a été la plus violente, la plus abandonnée… mais aussi où il y a eu culturellement toutes sortes de choses. Et les émergences culturelles de cette époque, que ce soit le rap, le disco, le punk, toute une série de choses comme ça sont très proches de Selby. Donc c’est un peu comme s’il était en avance en fait de dix ans dans son écriture. Raison pour laquelle j’ai choisi ça. Mais attention, j’ai choisi les années 70, ça a été un peu notre source d’inspiration et en même temps, à un moment donné, il y a un téléphone portable, et ça pourrait tout à fait se passer aujourd’hui, absolument. Et ici aussi bien qu’aux États-Unis.

Avec toutes ces familles qui partagent le même espace sur 24 heures, c’est une sorte de pièce chorale ?

C’est tout à fait ça oui. Là, j’ai fini d’écrire l’adaptation et la mise en scène mais ça m’a donné l’impression de faire cinq spectacles en même temps. Et dans ce sens-là effectivement, c’est une pièce chorale. Ce qui est très singulier, c’est que les univers ne sont pas les mêmes. On suit à travers ces cinq familles  des univers culturels d’abord, mais pas que culturels, qui sont très différents. Et donc la mise en scène, le jeu, etc. doivent tout donner pour que ces différences apparaissent. Parce que ce que je trouve aussi très intéressant, c’est que ce sont des gens qui vivent dans une cité, un moment donné, à New-York, où les flux d’immigrants n’arrêtaient pas et où les immigrants vivaient dans des taudis.

Et on a construit ces cités, mais on les a construites aussi dans l’espoir que la régularité de ces habitations amène à une sorte de régularité des comportements et des cultures. Or, ce n’est pas ça du tout ce qui se passe. Dans le texte en tout cas. Ils vivent tous dans les mêmes petites boites, mais les différences sont toujours très marquées et la sauvagerie d’une certaine manière, ou la vie, si on voulait le dire autrement, ne sont pas du tout éradiquées ni diminuées.

Vous avez souvent - c’est encore le cas cette fois-ci - travaillé sur des longs spectacles. Parce que le temps, c’est un luxe, et ça permet d’aller dans les détails et dans la subtilité ?

Je ne sais pas. J’ai quand même, ces dernières années, fait plusieurs spectacles courts ! Donc je peux faire des spectacles courts aussi (rires). Mais c’est la question de la matière, du matériau. En fait, j’ai déjà travaillé sur des romans, mais je n’ai jamais essayé de suivre le récit du roman tel qu’il est présenté dans le roman. Quand j’ai fait Kafka, j’ai pris ce qui m’intéressait puis j’ai fait des montages. Ici, j’essaye de suivre le récit. Et ça c’est la différence. De cela, je suis très contente parce que c’est la première fois que j’y arrive. Et ça produit un spectacle effectivement un peu plus long que la moyenne, mais qui va au bout de ses 24 heures. Et il y a une sorte de tension quand même qui traverse le spectacle, en particulier la deuxième partie qui est la partie dans laquelle il y a la nuit, qui est très festive. C’est une longueur, mais c’est une longueur pleine de contrastes aussi. C’est important je pense.

C’est avec beaucoup de justesse que Selby décrit la montée de la violence…

La violence, il l’a vécue. Il vient de ce quartier-là. Il a lui-même été sujet de toutes les addictions. Il le dit. Il en est sorti. Avant sa mort, il en est sorti. Il avait un père violent. Tout ça, il connait. Mais dans ce dernier chapitre, il en propose une dramaturgie. Et entre autres, la dramaturgie qu’il propose, c’est une vraie question. C’est-à-dire : est-ce que les adultes sont violents parce qu’ils n’ont pas été capables de canaliser la violence de leur enfance ou est-ce que les enfants sont violents parce qu’ils imitent les parents ? Il ne donne pas de réponse.

C’est évidemment les deux. Mais ce que je trouve très intéressant, c’est qu’il éclaire très fort ces deux aspects-là. A la fois on voit très bien dans des familles comment la violence parentale produit la violence chez les enfants, et on voit aussi comment les adultes sont encore des enfants et ne sont pas arrivés à sortir de pulsions un peu primaires et un peu égocentriques.

Vous êtes de retour à Liège. Vous créez à Liège. Est-ce que cela a de l'importance pour vous ?

Oui bien sûr. D’abord, j’y ai vécu mon adolescence, la compagnie a été ici quand même pendant plus de dix ans. On a ouvert un lieu dans un quartier culturel bruxellois pour y faire un certain travail, et puis j’habite Bruxelles. Mais Liège pour moi, c’est quand même là qu’on m’a fait confiance pour la première fois, au Théâtre de la Place. C’est là qu’on m’a donné mes premières chances, c’est là qu’on m’a permis aussi d’aller aux endroits que je voulais. C’est chargé d’émotion quand même, oui, vraiment.

 

"Last Exit To Brooklyn", au Théâtre de Liège, du 24 septembre au 5 octobre

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