Bande dessinée et coronavirus : Spirou a rempli sa mission, il a vaincu le virus !

Pied de nez au Covid-19. Le virus n’a pas empêché le journal Spirou de paraître avec régularité.
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Pied de nez au Covid-19. Le virus n’a pas empêché le journal Spirou de paraître avec régularité. - © Tous droits réservés

En cette période de covid-19, le monde de la BD, s’est retrouvé paralysé. Tout le monde de la BD ? Eh bien non, un petit village a résisté encore et toujours au virus envahisseur. II ne s’agit pas d’Astérix, mais bien du journal Spirou.

Malgré bien des déboires, le magazine belge, tel un village d’irréductibles gaulois, a réussi à sortir, chaque semaine, depuis le début de l’épidémie. Un succès loin d’être gagné d’avance.

La seule fois où Spirou s’est arrêté, c’est pendant la guerre, en 1942

Un étrange silence règne dans le bâtiment des éditions Dupuis, à Marcinelle. Cet immeuble de verre est vide... Il n’y a pas un chat dans la rédaction du journal Spirou d’habitude si agitée. La raison de cette absence totale d’activité, c’est évidemment cet ennemi microscopique qui paralyse l’économie du pays : le Covid-19…

Mais cette image est trompeuse. En réalité, la rédaction du journal a organisé la riposte au virus. Elle a développé une immunité technologique suffisante pour assurer un rythme de publication hebdomadaire. Un exploit quand on voit l’ensemble des publications qui ont cessé leur parution durant l’épidémie.

"La seule fois où Spirou s’est arrêté, c’est pendant la guerre, en 1942", nous explique Morgan Di Salvia, le rédac ’chef du journal. "Ça ne pouvait absolument pas se reproduire. Il fallait éviter à tout prix un symbole aussi négatif en cette période d’épidémie. C’était presque une mission".

Et pourtant, les ennuis se sont enchaînés. "Notre imprimeur a fait faillite, notre distributeur français aussi. Et puis notre routeur, l’entreprise chargée d’emballer les journaux avant de les acheminer chez nos abonnés, a connu plusieurs cas de coronavirus. C’était quasiment un rythme d’un problème majeur par semaine", soupire le patron du journal Spirou, visiblement un peu fatigué.

Garder le rythme

Pour parvenir à maintenir le rythme de parution. La rédaction est passée en télétravail complet. Tout passait par les programmes Skype, Zoom, Teams, devenus des classiques de la communication en confinement. Pour l’équipe de Spirou, ce n’est pas vraiment une nouveauté. De nombreux auteurs, publiés dans le journal, sont français ou suisses. L’époque où les auteurs apportaient leurs planches à la rédaction est révolue depuis longtemps. Ils envoient maintenant leur travail de manière électronique.

"Ce qui a changé, c’est l’aspect humain", précise Morgan Di Salvia. "Les auteurs n’étaient pas insensibles à la situation générale. En plus du travail artistique, il fallait les soutenir quand le moral flanchait. On dit souvent que Spirou est une grande famille, une expression un peu toute faite, mais cette fois, avant de parler BD, on avait souvent une petite discussion entre amis pour partager les angoisses".

Lors de notre rencontre avec Morgan Di Salvia, il avait organisé une petite séance de télétravail avec le dessinateur Benoît Feroumont, l’auteur de l’hilarante série "Le Royaume". Lors de cette conversation électronique, Benoît Feroumont nous confiera être passé par tous les stades. "J’ai beau travailler seul dans mon atelier, j’étais très poreux à l’ambiance générale. Je passais par des moments d’euphorie où je me disais que ce que l’on vivait était extraordinaire, et puis j’enchainais en me demandant, ce que l’on allait devenir".

Les revenus vont fondre

Le scénariste Zabus va un pas plus loin. "Franchement, au départ, je ne parvenais plus à écrire. Ça a duré plusieurs jours. Finalement, je suis parvenu à écrire un petit conte pour le numéro de Spirou de septembre prochain. Et la machine de l’inspiration a repris. Mais je ne parvenais pas à me plonger dans des projets d’histoires longues, des projets destinés à déboucher sur une publication dans plusieurs mois".

Pour Zabus, le fait que Spirou continue à paraître sous confinement était une petite bulle agréable. "Cela donnait un parfum de vie normale. On parvenait à donner aux enfants un moment de vie comme avant, lorsqu’ils recevaient leur Spirou chaque semaine. Mais au-delà de cette réussite, l’avenir ne s’annonce pas rose pour les auteurs de BD. En 2020, les éditeurs ne pourront pas sortir toutes les BD qu’ils avaient programmées. Leurs revenus vont fondre. Et ils vont devoir faire leurs calculs avant de relancer des projets de publication pour 2021. Cela sera compliqué financièrement pour de nombreux auteurs en attente de projets".

Et l’avenir ?

Le dessinateur Tebo, dessinateur de la série déjantée Raowl, nous confirme cette inquiétude face à l’avenir. "Pour le moment, le confinement m’a plutôt été utile. J’ai pu rattraper mon retard dans la production de planches puisque les festivals et autres séances de dédicaces ont été annulées. J’ai gagné du temps. Mais j’avais la chance d’avoir des albums déjà programmés. Leur sortie va être reportée de quelques mois, mais je suis payé pour ce travail. Pour les auteurs qui n’ont pas de projet en cours ça va être plus compliqué".

Certains ont abandonné le métier

"La question des libraires se pose aussi. Certains vont fermer leurs portes. Quelle sera l’impact pour nous ?", poursuit-il. "La situation risque d’être difficile financièrement. Pour moi tout marche bien, mais je n’oublie pas que certains amis, ont vu leur monde s’écrouler lorsque certaines de leurs séries n’ont plus marché, par le passé. Ils ont abandonné le métier. Je ne l’oublie jamais".

Déconfinement

Tebo a énormément travaillé pour Spirou durant le confinement. "Je devais produire plusieurs pages par semaine. Le rythme est intense. Je travaille toujours à domicile. Mais le virus a un peu changé la donne. Je ne suis plus seul à la maison. Ma femme et mes trois enfants sont aussi confinés chez nous. C’est une situation qu’il faut aussi gérer. Avec ses avantages et ses inconvénients, côté concentration".

Ce vendredi, les mesures de confinement ont été levées pour la rédaction de Spirou. Tout ce petit monde s’est retrouvé pour la première fois dans la maison de verre de Marcinelle. Et il y avait, évidemment, une petite touche d’humour puisqu’un membre de la rédaction est arrivé en combinaison, façon secouriste de Tchernobyl. Dument équipé d’une visière, d’un masque et d’un mètre de menuisier il a imposé, par la force si nécessaire, le respect des distances physiques.

Spirou est un héros qui n’abandonne jamais

"C’est un soulagement", confirme Morgan Di Salvia. "La mission est accomplie, Spirou n’a pas cessé de paraître sous le virus. Parfois, j’ai crû qu’on n’y arriverait pas. Mais je n’avais pas le droit de le dire. Spirou est un héros qui n’abandonne jamais. Nous non plus, on n’avait pas le droit d’avoir peur".

Durant ce confinement, Spirou aura continué à déployer ses habituels talents en offrant humour, bonne humeur et dessins. Un peu comme le font les clowns qui rendent visite aux enfants malades à l’hôpital, en leur apportant un peu de réconfort. Mais il est bon de se souvenir ce que cela leur a coûté de vous faire sourire.

Reportage dans notre 19h30 de ce samedi:

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