Catalogne: pourquoi les indépendantistes s'affrontent entre eux

La manifestation d'hier, lundi 1er octobre, a dégénéré à Barcelone. C'était le jour de la commémoration du premier anniversaire du référendum d'autodétermination de la Catalogne interdit par Madrid. Des échauffourées ont éclaté entre les indépendantistes radicaux et les forces de l'ordre régionales, contrôlées par l'exécutif catalan du séparatiste Quim Torra. Des centaines de manifestants ont renversé peu après 21h00 locales les barrières protégeant l'entrée du parlement régional. Certains militants radicaux, le visage masqué, ont tenté de faire des barricades avec des poubelles renversées et lancé des pierres sur les Mossos d'Esquadra qui ont répliqué en chargeant.

Le correspondant de la RTBF à Barcelone Henry de Laguerie, explique : "Le climat était tendu. Hier, on a vécu un tournant dans la crise catalane, puisque pour la première fois depuis des années, des indépendantistes dirigeaient leur colère contre le président catalan, lui-même séparatiste. Les reproches et les insultes allaient contre Quim Torra, contre Carlos Puigdemont - qui est actuellement à Bruxelles -. Hier soir, près de 500 personnes ont essayé d'entrer par la force dans le Parlement. La police catalane a dû charger. J'étais présent hier soir. Tous les manifestants me disaient qu'ils voulaient lancer un avertissement à Quim Torra, dire qu'ils en ont assez d'entendre parler de République catalane et que rien n'est fait pour la mettre en place. Démission ou désobéissance, c'était l'un des mots d'ordre de ces manifestants. On sent cette colère qui monte chez les indépendantistes. Ils ne savent plus trop bien où ils en sont, un an après ce référendum. Ils pensaient que ce référendum leur permettrait d'obtenir l'indépendance. Un an après, ce n'est pas le cas. Quim Torra tient un double discours qui trouve ses limites, d'autant plus qu'hier matin, il invitait les indépendantistes les plus radicaux à continuer de faire pression. Il a été entendu."

Hier soir, c'est la police catalane qui a chargé contre les indépendantistes. C'est une forme d'ironie de l'histoire, puisqu'il y a un an, c'était la police espagnole qui avait chargé les mêmes indépendantistes catalans.

"Quim Torra devra clarifier sa position : soit il tente de calmer le jeu, d'assumer que cette indépendance ne pourra pas se faire dans les prochaines semaines, qu'il faut une nouvelle feuille de route, soit il continue d'exalter les militants les plus déterminés. Il pourrait y avoir dès lors de nouveaux épisodes de violences comme ceux d'hier soir à Barcelone".

La manifestation avait commencé dans un calme... tendu

Un an après le référendum d'autodétermination de la Catalogne interdit par Madrid, la base du mouvement indépendantiste a mis la pression sur le gouvernement régional séparatiste lundi. Dans la journée, 180.000 personnes, selon la police municipale, ont d'abord défilé dans un calme relatif à Barcelone pour réclamer l'instauration d'une république indépendante en Catalogne à l'appel de la puissante association indépendantiste ANC. "Nous sommes déçus car le peuple pousse tant qu'il peut et même plus, et ils (les politiciens) ne répondent pas", a déclaré à l'AFP Francesc Serra, un jardinier de 43 ans. Le président indépendantiste régional Quim Torra a assisté à la manifestation mais a été copieusement sifflé par la foule qui lui reproche de ne pas braver l'autorité de l'État espagnol. "Le peuple commande. Gouvernement, désobéis!", lui ont lancé les manifestants, tandis qu'une femme lui a crié: "Abandonnez la soumission à l'État espagnol (...) ou démissionnez".

La colère grondait déjà le matin et les jours précédents

Plus tôt dans la journée, les Comités de défense de la République (CDR), groupes séparatistes radicaux, ont coupé un temps certains axes névralgiques de la ville. À Gérone, à 100 kilomètres au nord-est de Barcelone, des centaines de membres des CDR, le visage masqué, avaient bloqué les voies de chemin de fer, interrompant temporairement la circulation du train à grande vitesse reliant Figueras à Barcelone. Les autoroutes A7, en direction de Valence, et A2, en direction de Madrid, ont elles aussi été bloquées. Les militants des CDR ont également enlevé le drapeau espagnol du siège du gouvernement catalan à Gérone.

"Voilà un an nous proclamions la république... passons à l'action"

C'est ce qu'ont écrit les indépendantistes des CDR sur leur compte Twitter. Ces actions coup de poing soulignent les divisions au sein du camp séparatiste. Samedi, des militants radicaux avaient affronté la police régionale, contrôlée par l'exécutif de Quim Torra, à Barcelone dans des heurts qui ont fait une trentaine de blessés, et la CUP, parti indépendantiste d'extrême gauche, avait ensuite réclamé la démission du responsable de l'Intérieur du gouvernement régional, Miquel Buch. Dans ce contexte de divisions, Quim Torra a salué lundi l'action des CDR "qui font bien de mettre la pression". "Tout a commencé le 1er octobre et tout nous ramène au 1er octobre. C'est le moment où nous avons décidé collectivement et démocratiquement notre autodétermination, ce qui est la plus grande chose qu'un peuple puisse faire quand il est libre", a poursuivi Torra.

Rappel des faits : il y a tout juste un an

Le 1er octobre 2017, les indépendantistes catalans étaient parvenus à organiser un référendum, strictement interdit par Madrid et marqué par des violences de la police nationale venue empêcher le vote, dont les images avaient fait le tour du monde. Selon les organisateurs de ce vote déclaré illégal, 2,3 millions d'électeurs, sur un total de 5,5 millions, y avaient participé et 90% avaient dit "oui" à une république catalane indépendante. Ce référendum fut "un acte illégal, comme l'a dit la justice et qui n'eut aucune conséquence juridique. Le 1er octobre est un jour de triste mémoire, il n'y a rien à célébrer", a réagi la porte-parole du gouvernement socialiste espagnol, Isabel Celaa. Elle a toutefois jugé que les violences policières lors du référendum avaient "porté gravement atteinte à la réputation de l'Espagne". Le référendum du 1er octobre 2017 avait été suivi le 27 d'une proclamation d'indépendance unilatérale de la Catalogne par les députés séparatistes au parlement régional. Le gouvernement espagnol, alors dirigé par le conservateur Mariano Rajoy, avait immédiatement mis la région sous tutelle, dissous le parlement, destitué le gouvernement régional et convoqué de nouvelles élections à l'issue desquelles les indépendantistes ont conservé leur majorité. Comme l'ancien président Carles Puigdemont, exilé en Belgique, une partie des membres du gouvernement régional se sont enfuis à l'étranger tandis que d'autres ont été incarcérés. Le procès des dirigeants séparatistes inculpés pour rébellion et qui risquent jusqu'à 25 ans de prison doit s'ouvrir en janvier prochain. 

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