Noir, jaune, blues et après? Cureghem, carnet de bord de cinq jours en immersion

Jour 5 : Du logement trop souvent de piètre qualité

A force d’en arpenter les rues, le quartier nous devient familier. Ancienne zone industrielle, Cureghem a un bâti assez ancien et pollué. L’enjeu en terme de rénovation est énorme. D’autant plus que la population a presque doublé ces dix dernières années, atteignant les 26.000 habitants. Le quartier accueille des primo-arrivant mais aussi, et c’est nouveau, des familles qui ne savent plus se loger dans les autres communes. On y trouve du logement accessible mais souvent de piètre qualité. Salima, 18 ans, vit dans un appartement une chambre avec sa mère et sa sœur. "Le logement ici c’est zéro. Moi j’ai pas une chambre pour moi. C’est pas agréable. Quand on entre dans la cuisine, on est aussi dans la salle de bain et aux toilettes".

Le quartier compte également de nombreux marchands de sommeil qui abusent de la précarité de certains habitants comme monsieur Bentou, belge d’origine béninoise, qui se dit mal logé. "C’est dégueulasse, il y a des cafards, des rats et c’est un peu cher pour moi. Mais je n’ai pas le choix. Je ne trouve pas mieux ailleurs".

"C’est une solidarité à double tranchant" explique Abderazak Benayad, coordinateur de l’Union des locataires d’Anderlecht-Cureghem et actif dans le quartier depuis 27 ans.  "Ici, les gens arrivent à se trouver quelque chose mais dans quelles conditions… Et niveau infrastructures dans le quartier, c’est assez pauvre. Les espaces verts, par exemple, il n’y en a pratiquement pas". Sur les terrains disponibles à Cureghem, il y a pas mal de projets en cours mais pas forcément destiné à la population actuelle. "C’est principalement du logement moyen et pas du logement social. On ne s’intéresse pas aux habitants. Ce qu’il faut c’est améliorer la situation des gens qui sont là. Faire en sorte que le logement public arrive à concurrencer les marchands de sommeil".

Nous clôturons notre séjour à Cureghem par le tournage d’un reportage pour le journal télévisé, ce qui nous permet de faire encore quelques belles rencontres.

Comme monsieur Zaki et sa fille Fatima. Vendeur des fruits et légumes au sein du marché de l’abattoir, ce dernier a pu lancer sa petite affaire grâce à l’obtention d’un micro-crédit et à l’accompagnement associatif.

Comme Hussen, syrien, qui vit depuis peu dans le quartier avec sa famille et suit des cours de français pour trouver un emploi et sa place dans la société.

Comme ces jeunes, mordus de boxe, qui viennent s’entraîner tous les soirs "pour ne pas traîner à rien faire" et "pour se rencontrer".

Tout n’est pas rose à Cureghem, c’est certain, mais nombreux sont ceux qui se bougent pour améliorer la cohésion sociale et la qualité de vie dans le quartier.

Jour 4 : Un marché d’import-export automobile mondialement connu 

La rue Heyvaert, ce n’est pas n’importe où! C’est "the place to be" pour vendre ou acheter des voitures d’occasion. Nous passons devant la multitude de garages d’import-export, tous remplis de dizaines de véhicules. Ceux-ci seront majoritairement envoyés par bateau vers Cotonou au Bénin et puis, revendus dans toute l’Afrique de l’ouest ou l’Afrique centrale. Partout dans la rue, de nombreux africains se pressent, venus acheter leur lot de voitures chez les revendeurs. Ceux-ci sont principalement des belges, d’origine libanaise.

Costume bien taillé, cravate bien ajustée, Pierre Rahi nous accueille chaleureusement dans son bureau. C’est l’un des précurseurs de l’activité. "Je suis venu du Liban en 1972. Je me suis lancé dans ce métier en 1976. On a commencé petit et puis, on a grandi. On a constaté  que les voitures d’occasion n’étaient pas chères en Belgique. Et vous savez le libanais, c’est un grand commerçant. Là où il y a de l’argent, il suit ".

Chaque mois, 2000 voitures quittent Cureghem pour l’Afrique. Le va-et-vient de véhicules et de remorques est constant. Ce qui n’est pas sans causer de désagréments aux riverains. Helga a quitté le quartier il y a peu et ne regrette pas. " Le bruit de camions, des voitures, des klaxons, la pollution, le mauvais stationnement,… c’était devenu infernal. Je rêvais d’être dans un bunker pour passer des vacances ".

Ces reproches, les revendeurs en ont conscience. Certains ont d’ailleurs quitté la zone pour s’installer en périphérie bruxelloise alors qu’ils ont l’impression de ne plus être les bienvenus dans le quartier. Monsieur Rahi, lui, ne compte pas bouger. " On a le sentiment que la commune veut nous chasser de ce quartier alors qu’on le fait vivre. On donne de l’emploi à de nombreuses familles". Le chef d’entreprise, qui travaille désormais avec son fils, espère pouvoir continuer à exercer son activité à Cureghem.

Jour 3 : La saleté comme première nuisance

La boucherie Abdallah ne désemplit pas. Ali et son père sont arrivés du Liban en 2006 fuyant la guerre et travaillent aujourd’hui ensemble dans le commerce familial, victime de son succès. Certains clients viennent même d’en dehors de Bruxelles pour se ravitailler ici en viande. "Le commerce marche très bien, notamment grâce à la proximité de l’abattoir qui ramène des clients" confie Ali. "Le quartier est bien pour travailler mais pas pour vivre". Ali a quitté Cureghem et habite désormais dans un autre quartier d’Anderlecht. "Il y a trop de bruit, trop de saletés ici. Je ne veux pas ça pour mon fils".

Nous laissons l’équipe travailler pour rejoindre la classe de Madame Jeanne à l’école fondamentale "Les tourterelles". Si tous les élèves nous clament spontanément leur amour du quartier qui pour eux est comme "une famille", le problème de saleté les dérange aussi énormément. "C’est un quartier très sale. Les gens jettent des déchets par terre" explique Adam, 12 ans. Nisrine surenchérit : "Il y a trop de déchets. Et aussi des maisons abandonnées avec des vitres cassées".

Dans sa classe de 6ième primaire, madame Jeanne compte 11 élèves de 8 nationalités différentes. "C’est pas dérangeant, c’est même très enrichissant. Mais c’est un challenge de tous les jours. La difficulté, c’est la gestion de la différence parce qu’ils ont des niveaux différents, des cultures différentes, des langues différentes mais la tolérance, ça, ils l’ont acquise, c’est comme instinctif". La jeune institutrice accueille régulièrement des élèves qui ne parlent pas du tout le français. "Certains n’ont jamais été scolarisé ou alors dans des structures très différentes de la nôtre. Le vrai challenge, c’est d'arriver à motiver chacun d’eux".

La saleté est aussi à l’ordre du jour de la réunion du comité de quartier renaissance Lemmens. Les habitants en ont marre de vivre au milieu des immondices ! Ils souffrent des dépôts clandestins récurrents et interpellent vivement l’échevine en charge de la propreté, Elke Roex. Celle-ci est bien consciente des problèmes, mais défend son bilan. Plus de 50 personnes engagées, une réorganisation du service pour plus d’efficience, des actions de répressions, … Mais pour les membre du comité, la situation ne s’est pas améliorée.

Jour 2 : A l'écoute des habitants et travailleurs du quartier

Nous commençons notre journée avec une magnifique vue panoramique sur Cureghem depuis le COOP. Installé dans une ancienne meunerie totalement rénovée, le COOP organise notamment des ateliers de découverte du quartier. Ce matin, ce sont deux classes de l’Athénée Marius Renard qui y participent. Parmi les jeunes Farah, 19 ans et Salima, 18 ans, sont en section habillement. "Je voudrais faire styliste plus tard" confie Salima. Farah, elle, préfère "la gestion" qu’elle souhaite étudier prochainement. Les étudiantes habitent Cureghem depuis des années. "Ce qui est bien dans le quartier c’est que tout est proche. Le centre-ville, la gare du midi,…"

Les deux jeunes filles disent ne pas se balader souvent dans leur quartier, où elles se sentent parfois en insécurité. Salima regrette également le manque de mixité sociale. "C’est pas beaucoup mélangé. Là où j’habite, il y a des africains des marocains, des syriens maintenant. Je ne trouve pas une vrai belge dans mon quartier. On est entre nous, si on était mélangé ce serait mieux".

Nous quittons les jeunes pour retrouver d’autres élèves … adultes ! Ceux de l’Université populaire d’Anderlecht, une jeune association basée sur l’échange des savoirs. Belge d’origine guinéenne - et fière de l’être ! - , Condé suit ici des cours de couture pour "sortir de l’isolement". Elle apprécie particulièrement le dynamisme associatif du quartier. "Je m'y sens bien. Il y a des activités pour les enfants, l’accès au transport en commun, aux hôpitaux, le marché pour l’alimentation".

Nous cassons la croûte sur le site des abattoirs animés par l’événement Ketmet. Repas, concert et animations pour enfants sont au programme.

L’occasion pour nous d’échanger encore avec d’autres habitants avant de nous rendre à l’hôtel Van Belle. L’établissement d’une centaine de chambres se dresse au centre du quartier depuis 1906 ! C’est aujourd’hui André Hermans - quatrième génération - qui gère ce patrimoine avec plusieurs membres de la famille. Ensemble, ils ont fait le choix de réinvestir à gros frais dans l’hôtel pour en assurer le futur. Une rénovation qui s’est inscrite dans le contrat de quartier Lemmens. "Dans les années 2000, on a vécu une descente aux enfers en terme de criminalité autour de l’hôtel mais aujourd’hui, on connait beaucoup moins d’incidents. C’est toujours trop mais c’est mieux qu’avant". Cet entrepreneur dynamique et amoureux de son patrimoine se ravit de la revitalisation initiée dans le quartier par les pouvoirs publics et espère que ce n’est qu’un début.

Jour 1 :  Le monde entier sur moins de 2 km² 

Cureghem, quartier d’Anderlecht, enclavé entre la gare du Midi et le canal de Bruxelles. Je sors du métro, accueillie par quelques gouttes de pluie. 

Avec mes confrères du Soir, nous logeons chez Delphine. Il y a onze ans, elle a racheté cette grande maison typique bruxelloise et l’a entièrement rénovée. Aujourd’hui, elle y accueille les touristes ou les journalistes de passage dans des chambres coquettes.

Le quartier est très dense, 26.000 habitants et, tenez-vous bien, 125 nationalités ! Cureghem abrite un concentré de la diversité bruxelloise et ce, depuis bien longtemps. Le quartier a connu de nombreuses vagues d’immigration. Ouvriers flamands au 19ème siècle, juifs pendant l'Entre-deux-guerres, et puis, des travailleurs venus du pourtour méditerranéen, d'Afrique de l'Ouest, d'Europe de l'Est et aujourd'hui, de Syrie.

C’est ce qui nous frappe en parcourant les rues : la diversité qui cohabite. Snacks syriens, églises protestantes, boucheries halal, épiceries africaines, garages de voitures d’occasion libanais, cafés marocains, grossistes en vêtements chinois, … on trouve de tout !

Cureghem, c’est une commune d’accueil et de transit qui est pour beaucoup la porte d’entrée dans Bruxelles. On y trouve du logement, pas forcément de bonne qualité mais pas cher. Et aussi des petits emplois non qualifiés, formels et informels. Notamment sur le site des abattoirs d’Anderlecht, cœur battant du quartier, où on abat jusqu’à 500 bovins et 3500 porcs par semaine.

Cataline Sénéchal travaille pour l’association "Forum abattoir" depuis 5 ans et connait le site comme sa poche. "On compte 700 équivalent temps plein. 300 concernés par le secteur viande et 400 par le marché qui, eux, sont davantage des gens du quartier ". La balade qu'elle nous propose dans et autour du site nous éclaire et nous permet de prendre quelques premiers contacts avec les habitants du quartier. Demain, nous rentrerons dans le vif du sujet !

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