Noir, jaune, blues et après? Arlon, carnet de bord de cinq jours en immersion

Paul, Silvia Foguenne et leurs deux enfants, habitants d'Arlon depuis près de 20 ans
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Paul, Silvia Foguenne et leurs deux enfants, habitants d'Arlon depuis près de 20 ans - © Marie Bourguignon

Jour 5 : "Vous êtes la RTBF? Merci d'être venus chez nous !"

Pour notre dernière journée d'immersion, nous rencontrons un personnage phare de la ville, Paul Hansen, le curé du belvédère Saint-Donat. L'homme nous  explique que si depuis plusieurs années, les églises ont tendance à se vider partout en Belgique, à Arlon, les paroissiens sont toujours au rendez-vous. La commune attire même les habitants du Grand Duché voisin : "Pour le travail, beaucoup d'Arlonais passent la frontière tous les matins, c'est d'ailleurs une grande procession. Par contre, le phénomène s'inverse au niveau de la pratique religieuse!", souligne Paul Hansen. La paroisse d'Arlon attire grâce à son côté convivial, mais aussi parce que certains Luxembourgeois préfèrent simplement ne pas être vus. "Ils ne veulent pas qu'on sache qu'ils sont parmi les derniers des Mohicans" confie-t-il en souriant. 

Nous sommes ensuite invités par une famille Arlonaise. Paul, Silvia et leurs deux fils Joaquim et Thomas nous reçoivent dans leur maison au style minimaliste située en plein centre ville. Le couple vit à Arlon depuis près de vingt ans. Comme bon nombre d'habitants de la commune, Paul et Silvia travaillent au Luxembourg, elle en tant qu'infirmière, lui au service communication d'un hôpital. Le milieu hospitalier du Grand Duché est, en effet, très attractif pour les belges. "Pour la région, c'est un gros problème, car le salaire est très intéressant au Luxembourg. Pour la même profession, vous gagnez plus du double côté Luxembourgeois!", explique Silvia. Au salaire élevé s'ajoute aussi d'importantes allocations familiales pour les parents, un nombre de jours de congé plus importants et des primes de pénibilité plus élevées. Tout ça, au détriment des hôpitaux de la régions, comme celui d'Arlon qui a des difficultés à recruter du personnel soignant.  

Après cette dernière rencontre, nous nous apprêtons à reprendre la route et quitter Arlon. Sur le piétonnier du centre ville, où nous passons avec notre caméra, une dame nous interpelle : "Vous êtes la RTBF? Merci d'être venus chez nous!", nous lance-t-elle en souriant. C'est sur cette dernière phrase que nous avions envie de conclure cette semaine d'immersion. Au terme de notre opération, nous aurons rencontré des dizaines d'habitants, certains ont un peu le blues, c'est vrai : ils disent s'ennuyer, être oubliés du reste de la Belgique, regretter l'augmentation du coup de la vie ou la concurrence luxembourgeoise en terme d'emplois. Mais même s'ils sont parfois tracassés, les Arlonais que nous avons rencontrés ont tous partagé avec nous leur attachement à leur région et leur amour pour leur ville. Durant ces cinq jours, nous avons été remarquablement accueillis par des citoyens ravis qu'on s'intéresse à eux. Alors, en réponse à cette passante, nous souhaitons, à notre tour, leur dire merci.

Jour 4: Bar à strip tease sur la grand route du Luxembourg

Au 4ème jour de notre immersion, les rencontres continuent de se suivre et nous en apprenons toujours un peu plus sur la vie à Arlon. Mais nous avons le sentiment de croiser le même type de personnes, nous cherchons à sortir des sentiers battus. Nous décidons alors de quitter le centre-ville, pour voir ce qui se passe aux alentours : en quelques minutes à peine, nous nous  retrouvons sur la route qui mène au Grand Duché, la grand route du Luxembourg. Pas de grandes enseignes commerciales aux abords, ni beaucoup d'habitations, par contre, il y a ces bars : boites du nuit, bar "à champagne" et strip-club, dont les enseignes semblent toutes un peu défraîchies. Nous décidons alors de pousser la porte du Club l'étoile. Malgré nos aprioris, Cyril Derider, le patron, nous accueille chaleureusement. Il est 22h, le bar est encore presque vide. Trois jeunes Arlonais, venus pour célébrer un anniversaire, sont assis dans un canapé et papotent avec les danseuses, Rose et SavannahLes deux jeunes femmes, de nationalité française, sont âgées de 24 ans. Elles travaillent sous un statut d'auto-entrepreneuses. Elles ne se sont pas retrouvées ici par hasard :"Dans les grands clubs, comme à Paris ou au Luxembourg c'est l'usine", nous expliquent les strip-teaseuses, "ici c'est très convivial, on s'entend tous bien, on est comme une petite famille.A Arlon, sur la grand route du Luxembourg, les établissements comme le Club l'étoile existent depuis plus de trente ans. Et pour cause, la situation est centrale, chaque jour, ce sont des dizaines de milliers de voitures qui traversent la frontière.

Jour 3:  "Pour les 25, 35 ans, en terme d'activités, c'est le no man's land!"

Notre immersion se poursuit à la rencontre d'un couple de trentenaires, dans un bar plutôt fréquenté d'Arlon. Une coupe de champagne pour elle, une bière locale pour lui : autour d'un verre, Mathe et Eric nous racontent leur histoire. Si cette histoire est singulière, leur profil, lui, est très courant dans la région, on les appelle les couples mixtes. Eric est français et Mathe est originaire de Bruxelles. Ils se sont rencontrés au Grand Duché du Luxembourg, là où ils travaillent tous les deux depuis plusieurs années, attirés, comme des milliers d'autres, par l'attractivité des salaires luxembourgeois. Leur vie privée se passe à Arlon, où ils ont décidé de s'installer. "Les premières années, je n'aimais pas du tout Arlon", nous confie Mathe. "Il n'y a pas grand chose à faire, c'est une ville un peu dortoir. Pour les 25, 35 ans, en terme d'activités, c'est le no man's land!" Petit à petit, la Bruxelloise y a pourtant trouvé sa place. "Maintenant que j'ai une vie de famille et qu'on peut faire les choses à deux, ça va mieux." Mathe évoque aussi le sentiment de sécurité qu'elle ressent à Arlon. Comparé à Bruxelles où elle a vécu, elle nous explique ne pas avoir peur de se promener en rue seule le soir. Tous les deux sont unanimes : Arlon est une ville où il fait bon vivre quand on recherche du calme et de la tranquillité. Petit bémol tout de même, nous confie le couple, la difficulté de créer du lien social quand on vient d'ailleurs. "Cela se ressent, les gens ont moins l'habitude de côtoyer des étrangers" souligne Eric, "Il m'est arrivé d'entendre des blagues racistes, que je n'avais jamais entendu avant."

Jour 2: Le choc des extrêmes

Nous nous réveillons après notre première nuit passée à Arlon plutôt contents: la météo n'est plus la même, le ciel est bleu et une jolie lumière égaye la ville. Notre deuxième journée démarre avec la rencontre d'Anny Herveg, qui tient, depuis les années 70', un atelier d'aiguisage. Des centaines de couteaux sont accrochés au mur, le chien d'Anny - un imposant husky - nous regarde de travers, l'établissement nous semble sorti tout droit d'un autre temps. Agée de 79 ans, Anny Herveg est en fin de carrière. "Je vais vendre prochainement" nous confie-t-elle.  Chez Anny, les visites sont nombreuses, mais on ne vient pas pour acheter, plutôt pour la saluer et glisser des friandises au chien. D'ailleurs des clients, d'après elle, à Arlon, il n'y en a plus. "Si vous faites le tour d'Arlon, vous verrez, il n'y a pas un chat."conclut-elle. Pas de chat, mais un gros chien, on l'a dit, qui voit dans le mollet du photographe qui nous accompagne un casse-croûte potentiel, et qui fini... par le mordre. 

Plus de peur que de mal, Hatim, le photographe, est sain et sauf. Pour nous remettre de ces émotions, nous décidons d'aller manger un morceau, nous poussons la porte du tout nouveau restaurant d'Alexandra et de Jean-Michel, Koncept. Il est chef cuisiner et sculpteur, elle est un as du marketing. Le couple de français a compris comment plaire aux clients, qui défilent sans se faire prier, dans ce resto branché et coloré. Le seul vrai problème pour Alexandra est le manque de personnel. Cela fait plus de 7 mois qu'elle cherche à engager, en vain. "On est tous à la recherche du même profil, dans le même secteur", explique-t-elle. La patronne pointe le manque de formation dans le secteur Horeca, mais aussi l'attractivité des salaires à quelques kilomètres de là, au Grand Duché du Luxembourg. "Tout le monde croit que l'herbe est plus verte ailleurs, je pense que non."

Jour 1: "Quand on regarde la télé, on a l'impression que la Belgique s'arrête en dessous de Namur"

Nous arrivons à Arlon un mardi pluvieux. Le trajet en voiture, depuis Liège, nous paraît interminable. Arlon semble tellement éloigné du reste de la Wallonie.  Notre première rencontre a lieu dans un magasin d'optique: Catherine Arnold, présidente de l'Association Commerciale et Industrielle d'Arlon (ACIA) nous reçoit dans son commerce niché en plein centre-ville, au coeur du piétonnier récemment rénové. Cette opticienne depuis plus de 20 ans a hérité de l'affaire qui appartenait déjà à ses parents et grands-parents. Catherine n'a pas à se plaindre. Si son affaire "marche très bien", tout le monde ne peut pas en dire autant. Les travaux de réfection du centre-ville, qui ont duré de nombreux mois ont provoqué la faillite d'une vingtaine de commerces : "On a touché le fond et c'est comme à la piscine, maintenant, on remonte !", nous confie Catherine Arnold. L'arrivée du centre commercial Hydrion, en périphérie de la ville il y a une dizaine d'années, a fait beaucoup de tord aux commerçants d'Arlon, estime l'opticienne. Elle pointe également le sentiment d'abandon ressenti par les Arlonais vis à vis du reste du pays. "Quand on regarde des reportages à la télé, on a l'impression que la Belgique s'arrête en dessous de Namur", s'exclame-t-elle. La réflexion ne nous étonne pas: nous sommes Wallons et Bruxellois et nous ne connaissions que très peu cette ville. La journée se poursuit à la rencontre d'autres commerçants qui partagent les mêmes constats. Elle se termine avec la rencontre de Sylvie, originaire de Flandre, qui vit à Arlon depuis 10 ans et a appris à aimer cette ville. Même si elle est "un peu endormie"

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