Noir Jaune Blues et après? À Frameries, "personne ne vient ici"

Marie-Thérèse, Marie-Christine et Jean-Michel. Trois frère et sœurs à la tête d'une épicerie de fruits et légumes à l'ancienne. Le manque de parking et les centres commerciaux à l'extérieur de la ville font la vie dure à ces petits commerçants.
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Marie-Thérèse, Marie-Christine et Jean-Michel. Trois frère et sœurs à la tête d'une épicerie de fruits et légumes à l'ancienne. Le manque de parking et les centres commerciaux à l'extérieur de la ville font la vie dure à ces petits commerçants. - © Tous droits réservés

Vendredi 19 novembre, jour 4, Les Framerisois s'en sortiront.

Comme une énorme cicatrice au milieu de la ville, l'usine Doosan est devenue un chancre industriel. Des parkings et des entrepôts vides à quelques pas du centre-ville. Il ne faut pas longtemps pour croiser quelqu'un qui connait un ancien de Doosan. 313 personnes y ont perdu leur emploi il y a 3 ans. Mais aucun n'accepte de nous parler. Ce couple de pensionnés vit avec cette usine sous ses fenêtres. "C'est malheureux de voir ça. On construisait des engins de chantiers ici avant. Maintenant tout est fermé dans la région. Et ce n'est pas avec notre gouvernement que ça va aller mieux. Tant que les grands là au-dessus se serviront, nous en bas, on n'aura rien."

Dernière étape de notre immersion à Frameries : le club de rugby. Certains sportifs viennent de loin. On se souvient de cet avertissement lancé à notre arrivée : "Personne ne vient à Frameries." Ce soir, les jeunes rugbymans et le groupe des filles démontrent le contraire. Sous les efforts de leur muscles, sous les impacts des plaquages, ils prouvent que le Frameries qui bouge existe bel et bien. Un père regarde son fils sur le bord du terrain. "En se serrant les coudes, on parvient à tenir le coup. C'est vrai que tout n'est pas rose mais on a l'énergie et l'avenir sera beau j'en suis sûr."

Jeudi 18 novembre, jour 3, l'avenir sera noir, gardons espoir.

Encore une fois, les visions de l'avenir dépendent des interlocuteurs que nous rencontrons. Ces deux jeunes filles assises sur un banc devant le CPAS ont le sourire aux lèvres. La première décrit un parcours chaotique : une famille éclatée, l'école qui se termine trop tôt, des bêtises et des vols. "Mais les services d'aide à la jeunesse étaient derrière moi et ils m'ont encadré pour que je devienne autonome à 16 ans. Maintenant, le CPAS me permet de travailler comme article 60 (emploi subsidié par le CPAS pour un an). Sans eux, je ne serais pas là où je suis aujourd'hui." Et demain? "ça va aller, je le sens bien." Et Frameries? "J'y resterai toujours. J'ai ma famille ici, mes amis".

Dans son atelier, Cédric prépare un vol-au-vent. Il est le dernier boucher de Frameries. Un artisan qui travaille la viande comme avant, quand on avait le soucis de la qualité. Le jour des tripes, on fait la file pour s'en procurer. Mais sa reconnaissance ne suffit pas à lui donner le sourire. "Le monde est foutu. Il n'y a plus d'espoir. Pour ma fille de 11 ans, ça passera encore tout juste. Mais après c'est la fin. Moi je vote blanc aux élections. Ils ne servent à rien ces politiciens. Ils ne sont là que pour pomper de l'argent. Ici je travaille 60 heures semaine et je me garde 1600 euros par mois. Je n'ai pas les moyens d'engager quelqu'un. Avec toutes les charges qu'il faut payer, c'est impossible."

Et puis, il y a Stephen. Il anime un blog sur l'actualité de Frameries. Véritable bibliothèque du patrimoine local. À 39 ans, il veut défendre la mémoire et recréer un tissu social autour de l'identité framerisoises. "Frameries est assise sur un trésor historique mais personne ne veut le reconnaitre. Les charbonnages ont laissé des traces. Les vieilles coutumes sont là mais elles meurent petit à petit. Et les politiciens locaux ne font rien. Pire, ils mettent des bâtons dans les roues pour tenter de garder leur petit pouvoir. Leur objectif c'est de conserver leur place alors ils se méfient des initiatives citoyennes." Méfiance envers le politique mais une confiance aveugle quand on lui parle du potentiel de sa ville.

Mercredi 17 novembre, jour 2, les deux Frameries

Décrire les aspirations des Framerisois s'annonce plus complexe que prévu. Cela saute comme une évidence : tout le monde ne partage pas la même vision de sa ville. Il y a ce couple qui cherche en vain à trouver du travail. Ils sont tous les deux en formation. Lui comme carreleur, elle comme assistante médicale. L'avenir, ils le perçoivent très noir. Frameries est mort. Il n'y a rien à faire ici et les emplois... ont y croit... faiblement. "La chance va tourner un jour. Mais le gouvernement ne fait rien pour nous." Plus loin, des adolescents attendent le bus. Aucun d'entre eux ne se voit construire son avenir ici. Dans 2-3 ans, après la rétho, ils partiront, disent-ils. Ce mercredi après-midi, ils iront à Mons dans les centres commerciaux. Pas forcément pour acheter mais pour s'y retrouver et faire leur vie d'ado. On se rappelle ce couple sans emploi rencontré hier qui disait que leur seule activité de la semaine c'est d'aller "se promener à Cora".

L'autre Frameries, c'est le Frameries qui bouge. L'école de danse qui s'est installée dans un ancien cinéma dégage une formidable énergie. Et sa directrice, Valérie, partage de l'espoir à chaque fois qu'elle ouvre la bouche. Elle a un bisou pour chacune de ses 40 élèves du cours de danse classique. Et les groupes vont se succéder jusque tard ce soir. Il y a donc bien des choses à faire à Frameries. On vient même de loin pour assister aux cours de Valérie. Plus loin, dans le quartier de la Bouverie, c'est l'académie de musique qui draine les foules. 1000 inscrits enfants, ados, adultes confondus. Cette maman passe sa semaine entre son travail d'infirmière et les activités de ses enfants. La flute, le solfège, le chant, la natation... les dimanches et lundis sont des jours de repos. La petite fille rayonne.

Frameries qui s'ennuie ou Frameries qui bouge? C'est pourtant la même ville. Mais les réalités sont différentes. Ceux qui tiennent le pot droit s'y épanouissent et se construisent un avenir. Ceux qui se sont perdus en chemin, entre chômage, misère et échecs, ne parviennent plus à sourire en regardant l'avenir.

Deux Frameries... deux mondes qui ne se connaissent pas.

Mardi 16 novembre, jour 1

Accueil incroyable des Framerisois. Le contact semble naturel. Un bonjour nous emmène toujours vers de longues conversations. On a refait le monde plusieurs fois avec ce jeune couple au chômage, ce tatoueur et son client, ces commerçants. Rien ne semble tabou. L'emploi est une préoccupation centrale. Mais la culture aussi, qui semble avoir disparue du centre-ville. "Personne ne vient à Frameries", nous a-t-on dit plusieurs fois. Même les habitants ont déserté le centre. On fait ses courses dans les centres commerciaux à l'extérieur et les petits commerçants disparaissent. 

Et pour faire la fête, il faut aller à Mons. Ici, rien ne permet aux jeunes de sortir le soir. Le dernier café-concert a brûlé et personne ne le reprend. Frameries, on y vit, on ne s'y amuse pas. Et quand on organise quelque chose, le voisinage se plaint du bruit. Les plus âgés, eux, regrettent la belle époque du Frameries aux commerces florissants et aux jeunes qui "étaient quand même mieux élevés".

Rappel des faits :

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