Noir jaune blues, et après? A Embourg: carnet de bord de cinq jours en immersion

Epicerie fine Meurisse, sur la Voie de l'Ardenne.
14 images
Epicerie fine Meurisse, sur la Voie de l'Ardenne. - © Ghizlane Kounda

"Il fait bon vivre à Embourg !", nous dit-on … Le coin est calme et pourtant si proche de la ville ardente.

De fait, quand on s’y promène, on est charmé par ses quartiers résidentiels arborés, par tous ses petits commerces de qualité dans la rue principale, la Voie de l’Ardenne. Parait-il qu’on y trouve le meilleur boulanger du coin et aussi le meilleur chocolatier... Sans compter la Villa des Bégards, un restaurant qui a décroché une étoile au Michelin.

Au niveau de l’éducation, les parents ont le choix entre cinq écoles fondamentales. Les activités pour les jeunes ne manquent pas. Bref, les quelques huit-mille embouriens ("Pas les embourgeois !", plaisantent-ils) semblent être comblés, à tel point qu’ils ont la réputation de vivre en autarcie.

Qu’en est-il réellement ? Quelles sont leurs préoccupations, leurs craintes, leurs questionnements ? Pendant cinq jours, nous irons à leur rencontre dans les différents quartiers de Mehagne, Sauheid et Embourg centre…

Jour 5 : 

Depuis des générations, la ferme d’Embourg est un endroit emblématique réservé aux mouvements de jeunesse. Aujourd'hui, 55 chefs scouts encadrent près 350 enfants. C’est là qu’ils se rassemblent, chaque week-end.

Qu’est-ce que cela révèle de la jeunesse d’Embourg ?

"Les chefs sont des bénévoles, ils donnent de leur temps pour les plus jeunes", souligne Julien Geradin, chef d’unité des mouvements de jeunesse d’Embourg. "Ils pourraient faire d’autres activités, aller sur les réseaux sociaux… Au lieu de cela, ils transmettent leurs savoirs aux plus jeunes. C’est donc une chance de les avoir ici à Embourg, tant pour les enfants que pour les parents".

Le Kitsch est un petit bar situé dans les locaux de la ferme où les jeunes peuvent se réunir tous les samedi de 17h30 à 21h, après les réunions. Il n’est réservé qu’aux chefs et anciens chefs scouts. Les amis ne sont pas admis… Suite à des plaintes de voisinage pour tapage nocturne, seules deux soirées par an sont autorisées, jusqu’à 2h du matin.

"Il est vrai qu’on a connu des soirées bruyantes, mais pour éviter tout débordement, on a mis en place un comité, ‘le comité du Kitsch’", expliquent Olivier Brundseaux et Olivier D’Huart, chefs scouts, âgés de 20 ans. "On continue de nous imposer des restrictions, le règlement communal nous oblige de fermer à 22h, alors que dans les faits, ça se passe bien. On devrait nous autoriser à rester plus longtemps. A Embourg, il manque réellement un endroit destiné aux jeunes. C’est dommage qu’on ne nous implique pas davantage dans les décisions et les réflexions communales à ce sujet. On ne nous fait pas assez confiance !".

Jour 4 :

Parmi les nombreux témoignages que nous avons recueillis, depuis mardi, il y en a un qui revient de manière récurrente : "Certains jeunes font régulièrement la fête sur la place Musch. Ils boivent de la bière, font du bruit jusque tard dans la nuit… A tel point que le voisinage excédé a porté plainte, plusieurs fois. Une pétition (dont nous ne connaissons pas le nombre de signatures) aurait même été remise au Bourgmestre pour que ce tapage nocturne cesse, enfin ".

Conséquences, disent les témoins interrogés, les tables qui avaient été aménagées sur la place Musch ont été retirées. Selon la police, c’est parce qu’elles étaient en mauvais état.

Nous avons interrogé certains de ces jeunes (photo). Ils ont entre 19 et 21 ans. Ils aiment vivre à Embourg, ils sont conscients de leurs privilèges, mais ils ne font pas 'comme les autres'.

Qu’est-ce qui les révolte ? La politique, les médias, l’économie...nous expliquent-ils.

"On n’a pas réellement le pouvoir. Même si l’on vote, même si l’on assiste aux conseils communaux, nous ne serons pas entendus. Les politiques n’en ont rien à faire de nos propositions. Il y a plein de choses qui nous sont interdites. Je ne comprends pas pourquoi, et je ne suis pas le seul à le penser. 

Ensuite, les médias ne sont jamais objectifs. Quand on regarde France 24 ou l’équivalent de cette chaîne en Russie, on n’aura jamais la même info sur un même sujet. Ce n’est pas normal ! Les médias ne devraient pas avoir de partis pris !".

Quelles solutions alors ?

"J’aimerais bien instaurer un système de démocratie directe, comme dans une petite ville en Inde dont j'ai oublié le nom. Chaque semaine, le maire organise une réunion avec les habitants, pour parler de leurs problèmes concrets, et trouver des solutions. Suite à ces réunions, ils règlent réellement leurs problèmes ! Si ça marche dans un pays comme l’Inde où il y a des castes, difficiles à gérer, pourquoi ça ne marcherait pas chez nous ?! "

Jour 3 :

Le restaurant "Les coudes sur la table" : une impulsion avant-gardiste ?

"Nous avons bien été accueillis ici à Embourg, car Liège est tout près de là", explique Baudouin Galler, restaurateur. "Malgré tout, ici, on a une mentalité Liégeoise : on dit bonjour, on sait faire la fête… Et puis nos valeurs rassurent : on fait vivre une économie locale, on utilise des produits de saison, on propose une carte de vins bio, on évite les emballages etc. C'est une 'table d'amis'. Nos clients se sentent ainsi rassurés."

Alors le restaurant contribue-t-il à sensibiliser les embouriens sur les questions de l'écologie et du développement durable ?

"J’espère apporter une pierre à l’édifice", répond Baudouin Galler. "D'autant qu'ici nous avons les moyens de nous poser ce genre de questions. Je reste convaincu que nos clients sont conscientisés à ce genre de valeurs, mais ils s’en protègent."

Une "renaissance" à Sauheid ?

Sauheid est un quartier charmant, en apparence plus populaire qui se limite à la rue Joseph de Flandre, tout en bas d’Embourg, le long de la E25.

" Contrairement à Mehagne, Sauheid a toujours fait partie d’Embourg", précise Bernadette Poncin, historienne de l’art. "Pourtant, le quartier reste à part, à tel point que je suis sûre que les embouriens oublient que ça fait partie d’Embourg… Au début du siècle dernier, c’était un site industriel très actif dans les domaines de la métallurgie, la fonderie… Il y avait des laminoirs… Aujourd’hui, il en reste des traces. Les maisons sont plus anciennes, plus modestes et se vendent donc moins cher… "

 

Philippe D’Houwer est le propriétaire de la Chapelle de Saudeid depuis 2008.

" Je ne suis pas embourien, je viens de la Commune d’Olne, mais je n’ai pas eu de difficultés à acquérir ce bien car j’ai tout de suite montré que j’allais apporter de l’emploi et faire venir des sociétés. Les voisins m’ont très bien accueillis. Ils étaient heureux de savoir que le bâtiment allait enfin être réhabilité. Car, des jeunes occupaient souvent le parking, le soir, pour être tranquilles… Et donc, je pense assister à une renaissance du quartier de Sauheid ".

 

"Il y a une grande diversité de logements à Embourg", explique Stéphane Delange, notaire. "Il y a des revenus cadastraux modestes. De fait, les revenus moyens par habitants, sont élevés, les terrains à la vente sont hors de prix…mais il y a une certaine mixité à Embourg. On y trouve des maisons semi-mitoyennes, des maisons ouvrières qui restent abordables, dans le centre d’Embourg, à Sauheid."

Jour 2: quelles réponses à la demande croissante de logements ?

Embourg dispose de peu de parcelles à vendre. Et pour tenter de résister à la pression urbaine, la Commune dispose d'un schéma de structure qui impose plus ou moins sept logements par hectare, selon les quartiers.

Alors, pour répondre à une demande croissante de logements, des immeubles avec des appartements de grandes surfaces, se construisent, principalement sur la Voie de l’Ardenne. Conséquences : les prix sont maintenus à la hausse. A tel point que parfois, la vente d’une maison ne permet pas de couvrir les frais liés à l'achat d’un appartement…

Le profil des propriétaires ou des locataires est variable. Il s’agit souvent de veuves, de personnes âgées qui préfèrent vendre leur grande maison au profit d’un appartement plus simple à gérer, ou encore de familles monoparentales, après un divorce. Souvent originaires d'Embourg.

"J’ai commencé à investir dans l’immobilier en 1991, explique Evelyne Kaesmacher-Lenaers, qui est aussi commerçante (magasin Cent Façon). J’ai d’abord acheté une petite épicerie et ensuite la maison d’à côté. Par la suite, nous avons signé une convention avec la commune pour mettre en œuvre un projet de réhabilitation urbaine. Pour deux euros investis, la région wallonne donnait un euro. C’est ainsi que la place Musch a été construite".

Depuis, Evelyne Kaesmacher-Lenaers et son époux ont construit plusieurs immeubles, le dernier est en chantier (photo).

"Maintenant, je comprends que pour les personnes âgées, c’est un grand changement qui n’est pas toujours acceptable ! ". Certains embouriens déplorent, en effet, que ces nouvelles constructions dénaturent l’esprit de village et accroissent le trafic.

Les ados ont-ils leur place à Embourg ?

"Grâce aux mouvements de jeunesse, aux clubs de tennis et de Hockey, les jeunes ont l’occasion de se rassembler… Mais il n’y a pas grand-chose qui est fait pour les ados ! On a un voisinage qui n’est pas toujours réceptif à l’épanouissement des jeunes ou à la vie de club. Il y a souvent des plaintes du voisinage. Par exemple, les jeunes se rassemblaient sur la place Musch, la seule d’Embourg, et comme ils dérangeaient le voisinage, on a supprimé le mobilier. J’aimerais bien qu’on leur mette à disposition un espace ". 

Jour 1: quels choix pédagogiques pour les enfants d’Embourg ?

En matière d’éducation, les offres à Embourg se distinguent aussi bien dans les pratiques que dans les philosophies. Nous avons rencontré deux directeurs d’école et une ancienne élève.

Philippe Motte dit Falisse, le directeur de l’école communale Marcel Thiry est très attaché aux principes de la pédagogie active. La méthode Freinet est une source d’inspiration mais pas seulement. Le projet pédagogique s’est construit autour d’une véritable culture, d’un langage, de valeurs, tels que la bienveillance ou le développement durable… Les notes sont remplacées par des évaluation formatives. "C’est une utopie sociale où la dimension collective, coopérative est première. L’idée même de la sélection est proscrite".

Mais la population d’Embourg reste conservatrice.

"Le parcours éducatif classique, celui où l’on assure une réussite socio-culturelle, reste privilégié. Cela reste rassurant. Mais depuis une quinzaine d’années, j'observe une évolution dans la demande. Les jeunes parents sont de plus en plus nombreux à attendre de l'école qu'elle prenne en compte le développement global de l'enfant. Ils savent que l’enfance est une période déterminante dans le développement. Notre offre pédagogique répond, en partie, à leur questionnement". 

"Mais dans le même temps, constate Philippe Motte dit Falisse, une très large majorité des parents choisiront prioritairement pour l'enseignement secondaire de leurs enfants les établissements scolaires proches d'Embourg, comme l'école du Sartay, même si l'offre pédagogique se distingue de celle de notre école".

Qu’en est-il de la mixité sociale ? 

"Nous sommes passés à côté… et je le regrette bien", déplore Philippe Motte dit Falisse. "C’est dû à l’emplacement même de l'école, dans le quartier de Mehagne. Et il faut reconnaitre que la mixité est une utopie ! C’est très difficile à gérer."

L’école du Sartay a la réputation de former une élite, de répondre à un désir de préserver un entre-soi. Est-ce vrai ?

"Le collège propose un enseignement général de transition. C’est-à-dire qu’il a pour mission d’emmener les jeunes à trouver une place dans les études supérieures, dans les hautes écoles, précise Nathalie Degueldre, directrice du collège. Nous mettons l’accent sur les mathématiques, les sciences fortes afin de préparer de futurs ingénieurs ou de futurs médecins. Et depuis 2000, l’école propose une immersion en néerlandais avec trois langues étrangères obligatoires. Le but est que nos élèves puissent facilement étudier à l’étranger".

"Il est vrai que notre école a un indice socio-économique élevé, selon le classement de la Fédération Wallonie Bruxelles. Mais il y a une certaine diversité. Certains parents ont des difficultés financières. De plus, nous sommes ouverts au monde, car nous avons de multiples programmes humanitaires. Des jeunes ont travaillé pendant deux ans pour récolter des sous, afin d’aller en Inde, dans les mouroirs".

"Ceux qui ne parviennent pas à suivre notre enseignement, nous les encourageons à sortir de ce système et avec l’aide de écoles partenaires, nous leur proposons une réorientation."

"Ce n’est pas du tout une école d’élite !  réagit Marie Hensenne, 19 ans, ancienne élève du Sartay. Aujourd’hui, elle étudie à l’école européenne à Maastricht. "Ce n’est pas le même niveau que Saint-Servais à Liège, par exemple. On pense ça peut-être parce que l’école est située dans un ancien château… Mais le niveau d’enseignement n’est pas plus élevé qu’ailleurs ."

Newsletter info

Recevez chaque matin l’essentiel de l'actualité.

OK