"Noir jaune blues et après ?" à Ellezelles : carnet de bord de cinq jours en immersion

Les agriculteurs disent souffrir d'une mauvaise image.
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Les agriculteurs disent souffrir d'une mauvaise image. - © RTBF

Pendant cinq jours, la RTBF et le journal Le Soir partent à la rencontre des Ellezellois à l'occasion de l'opération "Noir Jaune Blues, et après ?". Carnet de bord de notre immersion au pays des collines.

Jour 5 : Une ferme, deux générations

L'ultime journée de notre immersion "Noir, jaune, blues, et après ?" nous fait revenir dans les traces d'agriculteurs locaux. Sur la route de Lessines, nous nous arrêtons devant une petite ferme en carré légèrement retirée. Dans la prairie, Emile, 82 ans, court derrière une vache pour la faire rentrer à l'étable. Il est accompagné d'Adrien, son petit-fils de 28 ans qui a repris l'affaire de son grand-père, il y a 6 ans déjà.

La maison est dans la famille depuis le XIXe siècle. Emile et son épouse Estelle sont la quatrième génération à l'occuper. Le grand-père a poursuivi le boulot jusqu'à ce que son petit-fils soit en âge de reprendre le flambeau. Aujourd'hui, il reste actif sur l'exploitation. "Tant que la santé est là, sourit-il. Pas besoin de vacances. Les vacances, c'est ici à la ferme."

On est régulièrement montré du doigt, on ne se sent plus reconnu pour le travail qu'on fait.

Est-ce plus difficile d'être agriculteur en 2018 qu'avant ? Emile ne le pense pas. "Maintenant, il y a quand même l'évolution technologique qui facilite certaines choses, dit-il. Mais il y a peut-être plus de contraintes à respecter au niveau administratif."

Quoi qu'il en soit Adrien n'a pas hésité à reprendre la ferme familiale. Même s'il déplore la mauvaise image dont souffrent les agriculteurs. "On est régulièrement montré du doigt, on ne se sent plus reconnu pour le travail qu'on fait." Malgré le contexte difficile que traverse le monde agricole, le jeune homme reste optimiste : "Il le faut. Si à 28 ans tu n'es pas optimiste, ça n'ira jamais ", termine-t-il.

 

Jour 4 : deux étoiles et une trentaine d'emplois

C'est dans un cottage situé en bordure de village que nous entamons notre avant-dernière journée d'immersion à Ellezelles. La maison abrite "Le Château du Mylord", un restaurant deux étoiles dont la réputation n'est plus à faire dans le monde de la gastronomie.

Mais les menus et le savoir-faire des frères Thomaes ne profitent pas qu'à ceux qui ont les moyens de se les offrir. Le restaurant étoilé est aussi l'un des plus gros pourvoyeurs d'emplois de la commune. "Le deuxième derrière l'administration communale", glisse Christophe Thomaes. "Ca fait 18 équivalents temps plein mais avec les extras, on peut monter jusqu'à 30 personnes." A cela, il faut ajouter les emplois indirects : des producteurs locaux qui fournissent le Mylord.

Ce rôle de locomotive économique et touristique est une fierté pour le chef-pâtissier. "Au début, on n'a pas eu beaucoup de soutien de la commune qui ne croyait pas beaucoup au projet. Peu de gens y croyaient d'ailleurs. Alors que maintenant, Ellezelles est d'abord connue pour sa gastronomie."

Il y a dans ce village une chouette mentalité

Les clients qui poussent les portes du Château du Mylord sont majoritairement flamands. Mais l'attrait d'Ellezelles profite aussi aux autres restaurants du coin. Félix et Gilles, les gérants indépendants d'une brasserie où est produite la bière Quintine confirment : "On a même déjà eu des Espagnols."

"Il y a dans ce village une chouette mentalité. Et un mélange de néerlandophones et de francophones", ajoute Félix. Le duo de gérants originaires d'Ath reconnaît toutefois avoir suscité une certaine curiosité au moment où il a choisi de reprendre la brasserie. "Au début, ils (les Ellezellois, NDLR) se sont demandés ce que des Athois venaient faire ici. Mais aujourd'hui on peut dire que nous sommes complètement intégrés ".

André Deschamps, lui, vit à Ellezelles depuis 25 ans. Il est aujourd'hui celui qui tient les clefs de l'un des emblèmes du village : la moulin du Cat Sauvage. "Vous ne verrez plus aujourd'hui des agriculteurs amener leur blé au moulin, prévient-il. Mais ce moulin, il tourne encore et nous le préservons comme le témoin d'une époque." Même si l'agriculture a évolué, André reconnaît toutefois une particularité à son village : "Les exploitations ont grandi mais elles sont restées modestes. Et je pense que c'est une bonne chose."

Jour 3 : regards croisés entre générations

La suite de notre immersion "Noir Jaune Blues" nous conduit à la maison de retraite située au centre du village d'Ellezelles. Il est 14h, l'heure de l'activité du jour pour les résidents. Et aujourd'hui, les ciseaux et la colle sont de sortie pour le bricolage.

Sur un coin de table, Jacqueline, 82 ans, observe. Elle est Ellezelloise d'origine mais elle a passé une bonne partie de sa vie à Beloeil. Il y a 5 ans, elle a choisi de revenir à ses racines. "Je voulais vraiment finir mes jours à Ellezelles", nous confie-t-elle d'emblée.

Jacqueline n'avait jamais quitté Ellezelles jusqu'à ses 20 ans. "A part pour les vacances", précise-t-elle le regard rieur. "J'ai bien aimé habiter Beloeil mais je n'étais pas faite pour rester là-bas. Je m'y sentais seule."

A Ellezelles, elle se sent chez elle. "Ce sont les racines, le village de mon coeur. Je ne sais pas si on sait expliquer ce que je ressens. C'est profond. C'est vraiment mon village."

Pour l'instant, on est entendu mais pas forcément écouté.

A l'autre extrémité de la pyramide des âges, il y a à Ellezelles des jeunes qui se bougent. Ceux-là ont entre 12 et 14 ans et pratiquent activement le VTT sur les champs de bosses. Le groupe des "Fous du guidon" est dynamique, il se fédère grâce à Facebook et compte une centaine de membres qui délaissent la console au profit d'une partie de manivelle. C'est pourtant à Renaix, à côté du hall sportif que nous les retrouvons. Pourquoi là ? "Parce que c'est ici qu'il y a des infrastructures pour la pratique de notre loisir", explique Kilian Lienard, 14 ans.

La commune d'Ellezelles vient de prêter un terrain pour un an à proximité du centre sportif, mais c'est aux jeunes qu'il revient d'y aménager les bosses. Un travail en cours et pas facile à réaliser avant le retour des beaux jours, expliquent les ados. "C'est sympa de nous avoir confié le terrain, reprend le jeune Ellezellois. Mais je trouve que par rapport à ce qui se fait dans d'autres communes, on n'est pas très soutenus. Notamment par rapport à d'autres sports comme le foot. Pour l'instant, on est entendu mais pas forcément écouté." 

Les jeunes apprécient toutefois leur village reconnu pour son folklore. "J'aimerais y vivre. Mais pour ce que je veux faire comme métier, ça sera compliqué. J'ai envie de faire mécanique VTT et ça me semble difficile de développer ce genre de commerce ailleurs que dans une ville", termine Kilian.

 

Jour 2 : « Dans l'agriculture, les bons moments vont forcément revenir »

Notre deuxième journée d'immersion se passe à la ferme. Ellezelles en compte 87 selon des statistiques datant de 2016, une part importante de l'économie locale donc. Sur les petites routes qui serpentent entre les collines, nous débarquons chez Catherine. Originaire de Tournai, elle a repris la ferme de ses beaux-parents avec son mari fin des années 90. Elle a tout appris du métier d'agricultrice sur le terrain.

Son métier, elle l'exerce avec passion, mais l'évolution que prend l'agriculture nourrit quelques inquiétudes. "La viande en ce moment c'est compliqué, confie-t-elle derrière le volant de son tracteur. Les récents scandales ne font pas du bien." Les prix aussi ont chuté. C'est l'activité complémentaire du mari qui fait donc tourner la boutique. "Le plus difficile, c'est de se dire que la ferme c'est beaucoup de boulot pour par grand chose", ajoute Catherine. Elle n'encouragera d'ailleurs pas spécialement son fils à reprendre l'affaire.

"Ce n'est pas à l'ordre du jour, mais même si on devait arrêter la ferme, je ne quitterai Ellezelles pour rien au monde, précise-t-elle cependant. Un chouette village."

On aura toujours besoin d'agriculteurs

Notre rencontre avec les Ellezellois nous emmène dans une autre exploitation agricole d'Ellezelles. Dany, le papa, y prépare activement sa fille Aurélie (25 ans) à la reprise de la ferme. Passer la main à cette époque soulève des questions. Mais Aurélie est prête à relever le challenge : "Depuis toujours, je sais que je vais faire ça. C'est une question de passion. Même s'il y a des difficultés dans ce secteur ", nous explique-t-elle. La jeune femme se définit comme une éternelle optimiste. "Si je veux me lancer, c'est parce que je crois qu'il y a encore moyen, poursuit-elle. Les bons moments vont forcément revenir. La roue va tourner. Car j'aime à croire qu'on aura toujours besoin d'agriculteurs. Tout le monde ne va pas disparaître."

On était Bruxellois, on a aujourd'hui le sentiment d'être Ellezellois.

Ce qui ne disparaît pas à Ellezelles, c'est le sentiment de fierté de ses habitants. Même chez ceux qui sont arrivés là par hasard. C'est le cas de Magda et Jos que nous rencontrons chez eux, une maison coquette nichée au coin d'une route de campagne. Le couple a émigré à Ellezelles il y a 33 ans en provenance de la région bruxelloise. "Les gens pensaient qu'on n'allait pas rester longtemps, raconte Magda. Comme on était Bruxellois, on était un peu étrangers. Mais l'intégration est venue très naturellement. On a aujourd'hui le sentiment d'être Ellezellois."

Le village d'Ellezelles, Magda l'a adopté. "C'est beau, c'est folklore.". Avec Jos, elle participe à la vie de la commune. Elle fait visiter le jardin qu'elle a aménagé, il sculpte le bois à la tronçonneuse pour donner un visage aux troncs d'arbres. Les sorcières et l'univers étrange de Watkyne (lire le récit du Jour 1 ci-dessous) ne sont jamais bien loin.

Nos hôtes ne sont pas les seuls à avoir été séduits par les collines. Des Flamands aussi se domicilient de ce côté de la frontière linguistique. On les estime à 30%. "Ce que tous ces gens viennent chercher à Ellezelles ? Le calme ", sourit Magda.

Jour 1 : "On se sent mieux ici qu'à Renaix"

Notre immersion à Ellezelles nous emmène dans un petit café du centre du village. Derrière le comptoir de "La Marmite", Marianne sert les pils à ses habitués. Ellezelles, elle y travaille depuis plusieurs années et elle ne le porte pas spécialement dans son cœur. "Il y a ici beaucoup de cas sociaux, nous explique-t-elle. Des jeunes qui n'ont pas de travail et qui ne savent pas quoi faire."

Certes, il y a du folklore. Mais, pour la tenancière, il est difficile de s'intégrer à Ellezelles quand on n'y est pas né. Même si on habite la commune d'à côté.

Le tableau dressé n'est pas franchement reluisant. Il est excessif, glisse un client du café entre deux gorgées de houblon. Lui est à la retraite et ne partage pas l'avis de la patronne. "Ici, il fait plutôt bon vivre, nous confie-t-il. Même s'il n'y a plus autant de commerces qu'avant. On se sent mieux qu'à Renaix où il y a plus d'insécurité."

Les autres commerçants que nous rencontrons sont moins sévères. Ellezelles, Christian et Michel, respectivement fleuriste et artisan, le décrivent comme un village plutôt vivant et convivial. Les quelques jeunes que nous croisons partagent le constat. Guillaume, gérant d'une friterie sur la place, est attaché à ses racines. Cela n'empêche qu'il quittera Ellezelles dans les prochains mois. "Je veux me lancer comme indépendant, dit-il. Et je vais le faire à Lessines, car l'immobilier est moins cher là-bas."

Ce que je cherche pour l'instant se trouve en ville

Devant la friterie, nous croisons Kevin et Julien, la vingtaine, au chômage tous les deux. Eux restent à Ellezelles, même s'ils le disent : "Pas évident de trouver un emploi dans le coin". Pour le travail, il faut au moins passer la frontière linguistique pour aller à Renaix. "Et si t'as pas de permis, t'as rien, lâche Kevin. Il ne faut pas compter sur les bus."

Si le côté rural d'Ellezelles a ses charmes, tous les jeunes n'y trouvent pas forcément leur bonheur. Florence, 24 ans, que nous rencontrons sur le parking de la seule grande surface d'Ellezelles, ne le cache pas : elle préfère la vie en ville, et singulièrement à Louvain où elle fait ses études. "Ce n'est pas que je me sens mal à Ellezelles, mais ce que je cherche pour l'instant se trouve en ville", conclut-elle.

J'aurais pu aller vivre à Tournai. Mais je suis trop attachée à Ellezelles

Notre premier jour d'immersion se termine chez Watkyne, l'artiste qui a dopé le folklore ellezellois. Francine Vandenbussche, sa belle-fille, nous fait découvrir la maison de celui qui répondait au nom de Jacques Vandewattyne, devenue aujourd'hui un gîte. Décédé en 1999, l'Ellezellois a transformé son village en un lieu où règnent l'étrange et les sorcières. "Il a rendu les gens fiers d'être d'ici, nous glisse Francine sous les regards insistants des sculptures de Watkyne. Grâce au folklore, il leur a montré qu'Ellezelles avait une identité, et que des gens viennent parfois de loin pour visiter."

Francine travaille aujourd'hui à Tournai, à un peu plus de 30 minutes de route. "J'aurais pu aller y vivre. Mais je suis trop attachée à Ellezelles", sourit-elle.

Noir Jaune Blues à Ellezelles au JT du 20/04

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