Pourquoi les réfugiés arrivent-ils maintenant, alors que les conflits ont éclaté il y a plusieurs années ?

La médiatisation et l'esthétisation de la crise des migrants bénéficie-t-elle aux bonnes personnes ?
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La médiatisation et l'esthétisation de la crise des migrants bénéficie-t-elle aux bonnes personnes ? - © ATTILA KISBENEDEK - AFP

Dans le cadre d'une journée spéciale "Les réfugiés et moi", la RTBF a demandé aux internautes à quelles questions ils souhaitaient obtenir une réponse. Cet article répond à une des trente questions les plus fréquemment posées.

 

C’était cette année, en mars dernier. C’était la semaine dernière. C’était hier encore. À nos portes. Une urgence humanitaire sans pareil depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme une fatalité, conséquence pourtant de ces démons de la guerre et de ces fanatismes religieux qui déciment des populations civiles et provoquent tant de fractures assassines au sein du Moyen-Orient depuis des années. 

Des milliers d’êtres humains. Estampillés migrants, réfugiés ou demandeurs d’asile qui, comme poussés dans le dos par un vent de panique, sont prêts à tout pour obtenir leur petite part d’Eldorado occidental. Même à mourir.

Des millions d’êtres humains. Estampillés citoyens, européens ou humanistes qui, comme pris de panique par ce vent du sud, se mettent à douter, par peur de devoir renoncer à une petite part de leur Eldorado. Et renoncer c'est mourir.

Et beaucoup se demandent pourquoi ? Pourquoi l'Europe doit-elle faire face maintenant, en 2015, au plus important afflux de migrants, de réfugiés et de demandeurs d'asile depuis la Seconde Guerre mondiale alors que les conflits, qui en sont à l'origine, durent depuis plusieurs années ?

Kadhafi a dit

 

Lorsque l’on évoque la question des déplacements humains depuis les côtes africaines et orientales vers le sud de l’Europe, la véritable rôle de la Libye est souvent négligé. Surtout depuis le changement de régime suite à la chute du général Kadhafi en 2011.

La route migratoire qui vient de l’Afrique de l’Ouest est une route traditionnelle de migration liée au travail. Pendant des décennies, Sénégalais, Libériens, et autres Africains de l’ouest ont emprunté cette route pour se rendre plus au nord afin d’y trouver un moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles restées au pays. Jusqu’à la chute de Kadhafi.

La suite est une succession d'évènements capables de mettre à terre n'importe quel système. Très vite, les choses se dégradent. L’instabilité s’installe et l’économie libyenne s’effondre. Cette force de travail venue du centre de l’Afrique se voit dès lors contrainte de trouver une autre source de revenu, ailleurs. La famille, toujours la famille, leur seule vraie richesse, compte sur eux. Mais les alternatives sont rares, si ce n'est peut-être de l'autre côté de la Méditerranée. Khadafi avait prévenu. Sans lui l’Europe serait envahie de migrants.

Ce sont les premiers soubresauts migratoires d’une crise que l’Europe dit ne pas avoir vu venir, ou ne pas avoir voulu voir venir. 

Comme l’explique Pascal Reyntjens, chef de Mission du bureau de l’Organisation internationale pour les migrations (IOM) pour la Belgique et le Luxembourg : "À partir de la chute de Kadhafi, l’économie traditionnelle des ports, basée sur l’échange et le transport de biens, a disparu. Elle a été remplacée par un commerce axé sur le transport irrégulier de personnes. D’ailleurs, quand on discutait avec des passeurs là-bas, ils se présentaient comme des hommes d’affaires qui faisaient un nouveau business, un business comme un autre". Un business arrivé à maturité en début d'année 2015.

Big Brother is helping you

En 2013, les médias du monde entier s’emparent du phénomène, comme s’ils le découvraient. Petit à petit, le quotidien de ces personnes désespérées au point de risquer leurs vies sur des embarcations de fortune pour traverser la Méditerranée commence à rythmer la vie médiatique.

"Sur le terrain, IOM a constaté que les passeurs ont rebondi sur cette médiatisation de leur activité. Il y avait de plus en plus d’images de gens tentant la traversée. Avec ceux qui mouraient, certes. Mais aussi, et surtout, les autres. Ceux qui réussissaient ou au pire se retrouvaient pris en charge par les garde-côtes", ajoute Pascal Reyntjens.

Un nombre important de candidats à la traversée arrivent donc sur le sol européen, vivants. Cela suffit aux passeurs. Ils tiennent leur argument massue pour convaincre les migrants, réfugiés ou demandeurs d’asile, de plus en plus nombreux.

"Le cynisme des passeurs va jusqu’au point de dire aux gens qui entament la traversée que de toute façon si ça se passe mal ils seront pris en charge par les différents bâtiments des opérations européennes de contrôle et de sauvetage en mer. Et d’ajouter qu’à partir de là, ils pourront faire une demande d’asile qui leur permettra de continuer leur parcours. Car il faut savoir que ces réseaux de passeurs ont développé des liens dans les lieux d’arrivée afin de faciliter la remontée vers le Nord de tous ces gens", explique le chef de mission d’IOM Bruxelles

Une véritable économie de marché

Car devant leur succès grandissant, les passeurs se sont structurés poursuit Pascal Reyntjens. "Au départ il n’y avait pas réseaux de passeurs. On parlait simplement de business ponctuels et dispersés de transport illégal de personnes. Avec le temps, ce commerce est devenu un réseau et puis des réseaux qui se sont organisés et qui fonctionnent en coopération."

"Je m’explique : si l’on prend le cas du port de Misrata en Libye, traditionnellement un port de pêche et de transport de marchandises. Actuellement, ni l’une, ni l’autre des activités ne fonctionnent encore. Par contre, il reste des personnes qui affrêtent des bâteaux pour le transports des candidats à la traversée. Avec des systèmes mis en place afin d’optimiser le rapport coûts-bénéfices."

"Sur place, les passeurs organisent même des sessions d’information, par langue ou par communauté, et qui sont donnés par des personnes de ces mêmes communautés. Les Sénégalais reçoivent des informations fournies par un Sénégalais payé par les passeurs. Il leur explique combien cela va coûter. Le cynisme est poussé à un point tel que c’est un véritable menu qui est proposé aux personnes. Une traversée vous coûtera entre 500 et 2000 euros selon que vous soyez dans la cale sans gilet de sauvetage, sur le pont avec gilet de sauvetage, Syrien ou Sub-Saharien, les Syriens ayant potentiellement des moyens économiques supérieurs."

Et le discours se décline également pour la route actuelle des Balkans. Cette voie qui commence en Macédoine, continue par la Serbie et entre en Europe via la Hongrie pour continuer ensuite vers l’Autriche, bénéficie depuis le début de l'été d'une exposition médiatique proportionnelle à l'augmentation des réfugiés qui tentent l'aventure. Mais l'inverse est vrai également.

"Les passeurs jouent sur le fait que cette route va se fermer dans pas longtemps. Le choix des Hongrois a été de mettre des barbelés et ensuite de mettre une palissade. Le message des passeurs est simple. C’est de dire : 'Dépêchez-vous, parce que, les barbelés, c’est encore possible de les passer, par contre la palissade de 4 mètres de hauteur surmontée de barbelés, ce sera beaucoup plus compliqué'. Et, effectivement, on voit des gens qui se dépêchent de tenter le passage", ajoute Pascal Reyntjens.

Cercle vicieux

Pour sortir de cette surexposition médiatique et de ses effets positifs sur le commerce des passeurs, une solution existe-t-elle ? "Sur les routes migratoires et sur les politiques en la matière. Il y a eu pas mal de déclarations de la part de l’Union européenne, guidées par les drames, Et j’imagine qu’il y en aura d’autres dans les jours à venir suite à la photo du bébé mort sur la plage en Turquie."

"Mais les réponses nationales ne suivent pas. Et vont rarement dans le même sens. Mettre des murs ou des barbelés n'a jamais arrêté la migration. Ce que cela crée, ce sont de nouvelles routes migratoires, plus dangereuses. Qui ne permettent pas à ces gens qui ont un besoin de protection sur base de la Convention de Genève, un droit d’asile donc. Et on se retrouve avec un effet contraire, on est loin de sauver des vies. On se retrouve avec des routes migratoires alternatives, avec les prix des passeurs qui augmentent. Il y a déjà eu 2500 morts depuis le début de l’année. Donc une plus grande médiatisation et une plus grande publicité pour le business des passeurs."

Des conflits qui durent

Enfin, il y a le rôle majeur joué par l’installation dans la durée des conflits armés à l'origine de ces exodes massifs ainsi que leur dégradation. Syrie, Irak, Afghanistan, pour Elena Aoun, professeure de relations internationales à l’université catholique de Louvain (UCL) : "Jusqu’à il y a un an ou deux, les réfugiés imaginaient qu’il allait y avoir des solutions à ces guerres. Or, il y a pérennisation et aggravation des conflits en Syrie et en Irak, notamment liée au fait de la présence de plus en plus importante de l’organisation terroriste État islamique. Organisation terroriste qui a profité de l’instabilité de ces pays et du vide qui en a découlé."

Et comme toujours lorsqu’un conflit s’installe et s’étend, les déplacements de personnes ont tendance à s’étaler. D’abord, vers les pays les plus proches que sont le Liban, la Jordanie, la Turquie. Ensuite, vers la zone la plus sûre, la plus riche et la plus proche : l’Europe.

"Dans un premier temps, la seule chose que désiraient les réfugiés, c’était de rentrer chez eux. Or, la crise s’est installée durablement. Syriens, Irakiens, Afghans, Érythréens et autres, se sont rendus compte qu’il fallait qu’ils se tournent vers d’autres solutions", précise celle qui est également chercheuse au Centre d'étude des crises et des conflits internationaux (CECRI).

Certains Syriens vendent des organes

Sans oublier la pression démographique dont souffrent les États frontaliers de ces pays en guerre, première terre d'accueil pour ces expatriés contraints. Le cas du Liban est d'ailleurs symptomatique. Aux 1,2 million de réfugiés syriens officiellement recensés, s’ajoutent les dizaines de milliers de réfugiés non déclarés. Trop pour ce petit pays. Et Beyrouth, inquiet de cet afflux qui constitue près d’un quart de sa population, a fermé ses frontières. Quant aux réfugiés déjà présents, leurs conditions se dégradent. Parfois de manière dramatique.

"Depuis début 2015, dans les pays limitrophes, pas nécessairement riches, la solidarité envers les réfugiés a fini par s’essouffler. Sans oublier les vieilles rancunes que les conflits passés ont fait naître et qui ne sont pas de nature à faciliter l’accueil des réfugiés par la population sur le long terme. Avec le temps, les mécanismes habituels auxquels doivent faire face les réfugiés sont apparus et les histoires sordides se sont multipliées."

"Certains Syriens vendent des organes pour pouvoir subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. C’est un exemple parmi bien d’autres des abus que subissent les réfugiés. Mais ce n’est pas étonnant lorsque l’on sait que les besoins primaires (manger, boire, s’abriter, ndlr) de ces populations ne sont pas satisfaits, principalement par manque de moyens. En 2014, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) a pu faire face à seulement 47% de ces besoins. Ajoutez à cela le fait que le Liban, sans président depuis 2014, vive une grave crise institutionnelle, et vous avez tous les ingrédients pour donner envie à ces personnes d'aller chercher leur bien-être ailleurs."

 

Retrouvez toutes nos réponses à vos questions sur notre dossier "Les réfugiés et moi":

 

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