Yvon Dallaire, le psy qui venait du froid (dans le dos)

Yvon Dallaire, le psy qui venait du froid (dans le dos)
Yvon Dallaire, le psy qui venait du froid (dans le dos) - © Tous droits réservés

Une opinion d'Irène Kaufer

Pour ce psychologue québecois, les hommes sont injustement traités dans des sociétés trop "féminisées". Son discours masculiniste bien rodé lui permet d'être invité dans les médias ou les colloques pour dispenser ses "bons conseils"...

Ce 15 octobre, le Palais des Congrès de Liège devrait accueillir une "conférence psycho sexo (avec humour et sans tabou)". Les "humoristes" du jour sont le sexologue, Iv Psalti, mais surtout Yvon Dallaire, présenté comme  " psychologue spécialisé dans les relations de couple et auteur de nombreux livres sur le sujet ".

Qui est Yvon Dallaire ? C'est l'un de ces masculinistes québecois dénoncés aussi bien dans le film de Patric Jean, "La domination masculine", que dans le livre de Melissa Blais et Francis Dupuis-Déri, "Le Mouvement masculiniste au Québec, l’antiféminisme démasqué".  Pour les masculinistes, non seulement les femmes ont désormais obtenu l'égalité mais elles ont même renversé les rapports de domination et, aujourd'hui, "il serait temps que les hommes exigent le respect et la reconnaissance pour tout ce qu'ils ont fait, font, continueront certainement de faire pour l'amélioration de l'Humanité. Il serait temps que les hommes se libérent du joug des femmes",  écrit-il dans "Homme et fier de l'être".

D'ailleurs, Dallaire a une idée bien arrêté sur l'égalité : "Le mouvement féministe préconise l’égalité. Oui, tous les humains sont égaux. Mais si tout le monde était sur le même pied, ce serait le chaos. Les sociétés ont besoin d’organisation, de structures. Et c’est le rôle des hommes dans la société : structurer" (" La planète des hommes ").

Bien avant le mouvement @MeToo, Dallaire prévoyait déjà les ravages d'une éventuelle libération de la parole : les femmes "ont appris qu’elles avaient le droit de dire “Non” et de faire respecter ce non. Les hommes sont devenus, là aussi, complètement à la merci des femmes" (" Homme et fier de l'être ").

 " Schismogenèse complémentaire "

Cependant, contrairement à certains de ses petits camarades plus excités, Dallaire a un côté rond, bonhomme, avec un vernis de psy, qui lui permet d'être invité dans des médias ou des colloques plus ou moins honorables. Il peut donc y expliquer "scientifiquement" que les différences entre hommes et femmes sont d'ordre biologique, c'est ainsi, on n'y peut rien et le "bonheur" ne peut venir que si chacun, et surtout chacune, sait rester à sa place.

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En novembre 2017, il était invité par le Service d'Aide aux Victimes de l'arrondissement judiciaire de Charleroi pour un colloque sur les violences conjugales où il devait parler  de "schismogenèse complémentaire". Rien de tel qu'un terme bien compliqué, à l'apparence scientifique, pour faire passer l'idée que ces violences sont équitablement partagées entre hommes et femmes et que, de toute façon, la victime a un peu (ou beaucoup) sa part de responsabilité... Suite à une mobilisation d'organisations féministes et d'un écho médiatique défavorable, le colloque a été annulé.

Cette fois, l'une des organisatrices se dit "harcelée" par des mails et des coups de fil de protestation... Après un premier échange poli (" Nous comprenons vos préoccupations et nous souhaitons vous assurer que le thème de la soirée n'est aucunement en lien avec le masculinisme mais porte bien sur un sujet tout à fait louable qui concerne tout le monde, le bonheur dans le couple"), elle finit par perdre son calme, suggérer que les contestations ne peuvent venir que de personnes ayant eu "un vécu personnel difficile" et qui gagneraient à suivre une thérapie conjugale (dans son "académie", sans doute ?)

Et elle finit par livrer le fond de sa pensée : "La violence conjugale existe aussi de la part des femmes envers les hommes à d'autres niveaux mais on n'en parle pas ... c'est pourtant une réalité dans nos consultations conjugales... "

On comprend mieux l'invitation faite à Yvon Dallaire

Comprenons-nous bien : il ne s'agit pas de nier que des hommes puissent être victimes de violences, ni que des femmes puissent leur en infliger. Mais, dans une société inégalitaire, la différence ne se situe pas seulement au niveau des chiffres mais aussi de la signification et des conséquences des actes commis par les un·es ou les autres (pour rappel, 19 féminicides déjà cette année en Belgique).

Sur le sujet, on peut recommander la lecture de la brochure d'Irene Zeilinger, directrice de l'asbl Garance, intitulée " Oui mais les hommes aussi... "

Attention, spoiler...

Pour en revenir à Yvon Dallaire, on mesurera la profondeur de sa pensée dans une interview donnée au site "Etre heureux en couple". A la question de savoir pourquoi les couples se séparent, il répond : "Parce qu’ils sont ignorants des petites différences qui existent entre les hommes et les femmes et des dynamiques plus ou moins conscientes qui se mettent en jeu lorsqu’on met un homme et une femme à l’intérieur d’un même couple". L'image qu'il aime utiliser est celle d'un échiquier où les femmes joueraient aux échecs et les hommes aux dames (si on y réfléchit, il y a là de quoi s'amuser d'un point de vue purement linguistique). Ce pourrait être un plaidoyer pour les couples de même sexe mais, hélas, il se fait que ceux-là se séparent également et, malheureusement, on ne sait pas ce que Dallaire en pense.

Et quand, dans la même interview, il arrondit son discours, c'est pour asséner des "vérités" comme celle-ci : "Ne jamais oublier que la personne qui est en face de moi est une personne digne de respect, digne d’admiration, une personne de bonne foi, qui est aimante ". Pardon d'avoir divulgâché le bouquet final de ces précieux conseils mais vous épargnerez peut-être ainsi les 35 euros que coûte l'accès à cette conférence.

Irène Kaufer, autrice et membre de l'ASBL Garance.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par Alter-Egales (Fédération Wallonie Bruxelles) qui propose des contenus d'actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

 

  1. Yvon Dallaire, Homme et fier de l'être, Ed. Option Santé, Québec, 2001
  2. Yvon Dallaire, La planète des hommes, Société Radio-Canada/Bayard, Montréal, 2005
  3. Yvon Dallaire, Qui sont ces femmes heureuses ? (non, on ne vous donnera pas les références...)

 

 

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